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LES CONQUERANTS

 

Paul G. Aclinou

 

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I – LES HEURES INCERTAINES

Si vous allez à Grand Popo au Bénin, et plus précisément à Hêvê, vous y trouverez deux Lêgba (1) [1]; ce sont deux Tô Lêgba qui se font face de part et d’autre de la rivière Sazué qui se jette dans le fleuve Mono à Grand Popo. Ces divinités sont chargées d’assurer la protection de la localité depuis maintenant plus de deux siècles (To = ville, pays…). Leur érection, sans être exceptionnelle dans la région est peu banale, car, réalisée à partir de deux généraux de l’armée d’Abomey qui furent capturés lors de la dernière guerre que dût livrer les habitants de Hêvê. Ce sont les évènements qui furent à l’origine de l’érection de ces effigies que je voudrais vous raconter.

Cela se passait il y a trois siècles environs à l’époque où le Portugal parcourait le monde en vainqueur ensemençant l’Europe laborieuse de l’or arraché de – ci, de – là. A Grand Popo sur le golfe du Bénin, il n’y avait pas d’or ; il y avait des hommes, farouches émigrants, récalcitrants d’un royaume mère qui ne pouvait offrir un héritage princier à chacun ; alors, ils étaient partis de Tado (2) par vagues successives, s’arrêtant par groupes, créant tout au long du parcours un chapelet de localités, dont la plus importante, et l’une des toutes premières fondées aussi devint la capitale. Parvenus à la mer, ils décidèrent de se donner du temps avant éventuellement d’entreprendre la traversée vers ils ne savaient quel horizon. (Cependant, nombreux furent ces hommes qui effectueront l’odyssée à leur corps défendant quelques décennies plus tard ; mais, là, c’est une autre histoire …)

La poursuite des lendemains les ayant conduits à la mer et dans la région environnant le lac Ahémé, c’était tout naturellement que ces hommes étaient devenus pêcheurs et producteurs chevronnés de sel, matière première que les voisins appelèrent depuis le sable des Popo ; c’était une manière de reconnaître leur savoir – faire. Aujourd’hui encore, en vous dirigeant vers l’embouchure du Mono, à quelques deux ou trois kilomètres de celle-ci, La bouche du roi, nom qui lui fut donné par les Portugais, vous pouvez visiter l’île au sel, là où on fabrique le sel encore aujourd’hui selon une méthode vieille de quelques siècles, et qui fait appel l’évaporation de l’eau par chauffage, et non par les rayons solaires comme c’est le cas ailleurs dans le monde.

À cela s’ajoutaient les relations privilégiées qu’ils entretenaient avec l’homme blanc cantonné encore, mais par pour longtemps, à la région côtière ; ce fut une manière de préparation à l’invasion coloniale

Un tel royaume ne pouvait qu’attirer la convoitise des voisins, et l’un de ceux – ci, de loin le plus redoutable, le royaume d’Abomey, décida de conquérir le pays de ces hommes, les Hula ou Popo … à leur tour, après avoir anéanti le royaume mère des Fons, Allada, et quelques chefferies du voisinage.

Les guerres étaient fréquentes dans la région, et cela depuis le XIIeme ou XIIIeme siècle ; quoi de plus naturel dans cet espace libre de forêts vierges denses et difficilement pénétrables, une particularité qui conduira les géographes du monde à désigner cette partie de l’Afrique :  » La trouée du Dahomey « . Nous avons là, une terre qui fut de tout temps une voie de circulation depuis le Sahel, et de plus loin encore jusqu’à la mer.

Les hommes de Grand – Popo étaient conscients des dangers qui les menaçaient ; ils se savaient objet de convoitise de voisins tels que les Aïzo d’Allada, les Anlo du Ghana ou encore les Yoruba ; mais surtout, de ce voisin puissant, agressif et expansionniste qu’était le royaume des Fons d’Abomey ; ils étaient constamment sur leur garde. La solidarité entre villages jouait, étant fondés par des hommes d’une même ethnie ou apparentée, et qui souvent, devaient affronter les mêmes ennemis. On postait des guetteurs qui signalaient l’approche des troupes étrangères et on échangeait des informations sur les mouvements suspects des groupes étrangers. On nouait des alliances pour s’assurer des moyens de défense plus conséquents en cas de besoin, mais on assistait également à des trahisons ; quoi de plus normal dès lors qu’il s’agissait de sociétés humaines !

Par ailleurs, une spécificité des hommes de la région, y compris de ceux d’Abomey, faisait que certains villages n’étaient pas dignes de confiance, c’était le cas de ceux qui étaient fondés par des hommes d’ethnies que l’on considérait comme ennemies. En effet, outre ses espions redoutables d’efficacité, le royaume Abomey envoyait parfois quelques uns de ses hommes de confiance fonder des villages comme autant de relais militaires dans les zones que les Fons envisageaient de conquérir. Bien souvent cependant, ces lieux furent absorbés par les autochtones obligeant les fondateurs à s’assimiler pour conserver le pouvoir.

La conquête de la capitale – Agbannakin – des Popo, encore appelés Hula, passait par celle du village de Hêvê, -un quartier de Grand-Popo- véritable verrou qui en interdisait l’accès.

Les évènements se déroulèrent au XVIII eme siècle selon la plupart des historiens ; voici les faits.

Chaque année à une date précise, le village procédait à des cérémonies en hommage aux divinités tutélaires de la localité ; cette année – là, les dieux prédirent l’imminence de graves dangers pour le royaume Popo, et plus particulièrement pour Hêvê. On était habitué aux guerres certes, mais l’annonce d’un prochain affrontement jeta le trouble dans les esprits et raviva les inquiétudes. Devra – t – on abandonner le lieu où on était installé depuis si longtemps et si bien pour aller fonder ailleurs un autre village comme dans une perpétuelle aventure de création et d’abandon ? La réponse unanime fut non ; mais, si les sages étaient d’accord pour affronter le danger, la conduite à tenir en cas de guerre les divisait. Le débat fut intense et profond parmi les hommes qui entouraient et secondaient le chef de Hêvê ; en fait, toute la population adulte, hommes et femmes prirent part aux délibérations.

Deux stratégies possibles s’opposaient. Il y avait ceux qui préconisaient d’attendre l’ennemi dans le village même ou dans ses abords immédiats, et ceux qui pensaient qu’il était dans l’intérêt de Hêvê et de ses habitants d’aller affronter les troupes d’Abomey le plus loin possible. Ce fut en effet le royaume d’Abomey que les divinités désignèrent comme source du danger ; chacun pensait devoir les affronter et la suite prouva que l’intuition était bonne.

Un autre élément rendait cruciale la décision à prendre, car, aux préoccupations de survie des uns et des autres s’ajoutait le fait que Hêvê était une protection de la capitale, résidence du roi ; les hommes avaient conscience de la responsabilité qui leur incombait ; de leur décision et de l’issue des combats dépendaient la survie d’autres localités et celle d’autres hommes. Par ailleurs, la guerre n’étant que prévue et non déclarée, on ne pouvait pas songer à rassembler les forces de toutes les localités ; une attitude qui n’était pas non plus dans les habitudes ; chacun des villages assurait sa défense avec le concours des voisins seulement si c’était nécessaire, si une défaite devait entrainer de graves conséquences pour les autres cités ; chaque localité était autonome de fait.

Le raisonnement de ceux parmi les sages qui préconisaient l’affrontement à l’extérieur de la cité se fondait sur l’espace géographique de l’aire Hula, un ensemble de villages, qui, bien que souvent en conflits, se savaient liés par une même origine ethnique, mais surtout, qui ne pouvaient résister aux appétits de leur voisins les plus puissants qu’en se pliant à une solidarité de fait entre eux. Ces arguments et quelques autres considérations internes permettaient d’étayer leur analyse.

 » Il est impératif pour nous, disaient – t- ils, d’affronter les Fons, ceux d’Abomey, loin d’ici ; nous avons dans la région plusieurs endroits où de grands espaces nous permettraient de surprendre l’ennemi ; par exemple, dans la région de Sè3, il nous serait aisé d’attendre les troupes Fons ; nous pourrions, en cas de difficulté, compter sur l’intervention rapide de nos frères des localités voisines comme vous le savez. Et puis, n’oublions pas que s’il nous fallait céder momentanément du terrain devant les troupes adverses, nous disposerions, loin de Hêvê, d’une liberté de mouvement, et en dernier ressort, le repli sur notre village et sa défense face à l’ennemi constitueraient des éléments de sursaut et de bravoure pour nos hommes qui auraient alors entre leurs mains la vie ou la mort de leurs frères, de leurs mères, de leurs femmes et de leurs enfants. Ce serait pathétique ; car, nous pouvons être certains dès à présent que ce sera, une fois encore, une guerre sans merci !

Voilà pourquoi se donner une marge de manœuvre stratégique nous impose de mener le combat le plus loin possible de chez nous …  »

 » Si combat il y a !  » entendit–on une voix lancer dans l’assemblée.

Il eut un silence. Lentement, les chefs religieux, eux qui avaient annoncé l’imminence d’une guerre au nom des divinités tutélaires de la nation se tournèrent vers celui qui venait d’exprimer publiquement un doute ; ils ne cherchèrent nullement à dissimuler leur colère face à l’insolent, mais, avant qu’ils n’eussent le temps de laisser éclater leur courroux, le chef du village intervint et fit dévier le propos en fournissant un gage aux religieux ; il dit calmement :

 » Ici, nous avons toujours cru en nos divinités ; nous avons toujours obéit à nos dieux, exécutant leurs commandements avec déférence ; Il nous appartient de dénouer chaque nœud que l’existence met sur notre route, nous y avons toujours réussi parce que notre action s’est constamment située dans le respect des dieux. Aujourd’hui encore, il nous faut trouver une voie pour continuer notre parcours. Nous venons d’entendre l’exposé d’une possible attitude ; il me semble qu’il y en d’autres.  »

Le chef n’ignorait pas que ces propos étaient en accord avec les sentiments des habitants ; car, ce qui impressionnait et rendait l’inquiétude si vive, c’était la précision de la prédiction faite par deux divinités servies par des hommes différents, et qui annonçaient le même danger ; la croyance de la population en ses dieux en était renforcée ; en conséquence, les hommes prenaient très au sérieux les dires des religieux.

Le chef garda le silence un instant, chacun se demandait qu’elle allait être la suite du débat ; plusieurs personnes s’attendaient à ce qu’il annonça une décision qui s’imposerait alors à tous. Au lieu de cela, il tourna la tête sur sa droite et fit un geste du menton en direction d’une personnalité de l’assemblée qui, avec d’autres, envisageait un moyen de défense différent. Celui qui venait d’être ainsi invité à prendre la parole ne dit rien d’abord ; il tourna la tête en direction des religieux, puis il regarda longuement le rang des femmes ; les plus âgées du village étaient autorisées à participer aux réunions où les grandes décisions se prenaient ; elles étaient membres de droit de ces assemblées. Cette fois – là, toutes celles qui étaient mariées y assistaient ; au premier rang il y avait les plus âgées assises une main, paume ouverte, reposait sur l’autre ; derrières elles venaient les plus jeunes, debout, silencieuses et attentives comme les premières à ce qui venait d’être dit et étaient prêtes à écouter ce qui allait encore se dire. Silencieuses et angoissées, car, elles n’ignoraient pas que le plus gros fardeau leur reviendrait en cas de défaite. L’homme regarda enfin le chef avec respect et déférence puis il dit :

 » E ÑON !  » (C’est bien !)

Des lampes, faites d’une mèche de toile plongeant dans un récipient en terre cuite contenant de l’huile de coco qui était devenue impropre à la consommation humaine parce que rance, éclairaient faiblement les visages ; c’était une nuit noire, une nuit sans lune. Dehors, les enfants jouaient bruyamment ; leurs clameurs parvenaient à l’assemblée comme pour rappeler à chacun que c’était leur destin à eux qu’il fallait peser et soupeser. Par moments, les tumultes des joueurs s’estompaient, ils laissaient alors la place aux clapotis des vaguelettes du Mono contre les coques des pirogues abandonnées pour la nuit. Quand les bruits du fleuve s’atténuaient à leur tour, l’assistance pouvait percevoir distinctement les ressacs de la mer qui habillaient le silence de la nuit. Ces hommes et ses femmes étaient – ils attentifs cette nuit – là aux charmes sereins de ses chants nocturnes, ou bien les percevaient – ils comme les murmures d’un lieu qu’ils allaient devoir peut – être abandonner bientôt ?

L’homme entama son discours au moment même où les cris des enfants gagnaient à nouveau en intensité comme pour sonner la fin des méditations silencieuses.

Ils étaient tous là, présents, les hommes du village, même ceux qui d’ordinaire, partaient relever la nuit tombée, les pièges à crabes qu’ils posaient à la fin de la journée pour capturer ces crustacés terrestres des zones humides ; espèces qui n’entament leurs activités que dans l’obscurité profonde. Depuis toujours, les Hula en raffolent, et les femmes savent les transformer en délices, véritable tentation pour les enfants qui en échange acceptaient de se discipliner, pour un temps….

 » C’est bien ! poursuivit l’homme ; la stratégie qu’on vient de nous exposer est bonne ; c’est bien parler, mais, je crois que nous avons oublié le village lui–même, ce lieu par sa nature doit contribuer à nos efforts… »

Quelqu’un demanda dans l’assistance :

 » Que veux–tu dire ?  »

C’était du chef que lui vint la réponse ; il dit :

 » Ici, nous avons le fleuve, son affluent, le Sazué et les marais ; nous savons y circuler avec aisance et rapidité ; nous savons faire corps et nous fondre dans cette nature là, ce n’est pas le cas de nos ennemis.  »

Il se tut ensuite, laissant le soin à l’orateur de poursuivre.

« C’est exact, reprit l’homme ; ici, nous sommes chez nous, sur notre territoire, alors qu’ailleurs nous seront des étrangers cherchant à chaque instant le lieu le plus propice pour porter nos coups ; pendant l’action chaque bosquet, chaque arbre sera un problème ou une source d’incertitude ; il ne nous sera pas facile de bâtir une stratégie dans le temps, ou alors ce sera aussi incertain que dans le cas de nos ennemis ; dans ces conditions c’est la valeur militaire seule qui fera le vainqueur. N’oublions pas que les soldats d’Abomey sont de redoutables guerriers, plus aguerris, parce que constamment entrainés, et plus nombreux que nous ; ce sont des soldats et seulement cela, nous les connaissons bien pour les avoir déjà affrontés. Il ne me semble pas souhaitable de leur offrir le champ de bataille propice à leurs exploits que serait un terrain découvert, un terrain vague. Je pense également aux Amazones, ces femmes–soldats pour qui la guerre est un sacerdoce, et qui vont jusqu’à se faire couper un sein pour mieux tirer à l’arc. Si l’armée d’Abomey veut passer, qu’elle vienne jusqu’à nous ; qu’elle vienne ici, à Hêvê, et cela ne se fera que de nuit dans l’espoir de nous surprendre dans notre sommeil, après la fatigue d’une journée de labeur.

J’ignore d’autre part si la bravoure de nos ennemis laisserait le temps à beaucoup d’entre nous, si la question se posait, pour nous replier sur notre village si l’affrontement avait lieu ailleurs loin d’ici ; penser assurer la protection des nôtres dans ces conditions me semble très dangereux…  »

« Ils sont braves en effet, renchérit le chef du village. Ils sont braves et nous le sommes tout autant comme nous l’avons montré lors des guerres passées ; mais cette fois, c’est l’intelligence avec laquelle l’action sera conduite qui sera déterminante, et sur ce plan, nous ne craignons personne !  »

Un silence suivit ces mots du chef du village, comme pour laisser le temps à ses compatriotes de prendre la mesure du danger ; chacun attendait et le regardait. Au bout d’un moment, il se tourna vers les religieux, ceux–ci à leur tour regardèrent celui qui s’exprimait avant que le chef ne prit la parole comme pour l’inviter à poursuivre sa plaidoirie pour un combat sur le lieu même de leur résidence, ou bien pour s’assurer qu’il avait dit tout ce qu’il avait à dire.

« C’est cela, reprit l’orateur, notre intelligence c’est savoir utiliser les ressources du terrain que nous connaissons le mieux, c’est – à – dire : ici….  »

« Pourquoi ne pas nous séparer en deux groupes, lança une autre personne de l’assemblée, l’un de ces groupes se porterait au-devant de l’ennemi et l’autre resterait ici…  »

« C’est diviser nos forces ! rétorqua promptement le chef ; et ce sera d’autant plus regrettable que nous ne serons informés de l’approche de l’ennemi que quelques heures tout au plus avant que le contact n’ait lieu. Grâce à nos dieux, nous pouvons exclure, nous, la surprise de leur attaque.  »

En répondant ainsi à l’intervenant, le chef excluait la séparation des forces en deux groupes, sage décision s’il en fut, car face à un ennemi redoutable qu’on savait décidé et prêt à tout pour atteindre son objectif, diviser ses forces c’était courir à une défaite certaine.

L’assemblée écouta encore quelques orateurs préconiser diverses variantes de deux solutions qui se dégageaient des discussions soit pour en préciser les avantages, soit pour en souligner les inconvénients. Il fallait choisir entre attendre de pieds fermes les Fons d’Abomey ou bien se porter au devant d’eux et livrer bataille loin de Hêvê.

Cette dernière solution avait la préférence des plus jeunes parmi la population ; jeunes et vigoureux certes, mais ils étaient aussi trop fougueux et trop hargneux aux yeux des plus anciens qui préféraient la solution inverse. Pour ces hommes murs, la sérénité et la réflexion avant l’action avaient autant de poids sinon davantage que la frénésie valeureuse du soldat aguerri.

Le chef écouta patiemment les uns et les autres, interrompant les orateurs par moment, soit pour faire préciser certains points des idées avancées, soit pour rectifier le propos et le ramener dans le strict respect de la valeur attestée de l’ennemi. Il était important pour lui de signifier à ses compatriotes que ce n’était pas l’Homme qu’on allait devoir combattre mais ses instincts et ses ambitions déplacées. Il appela chacun à se souvenir que la terre qui est la leur en ce jour – là ne le fut pas toujours, même s’ils l’avaient trouvée vide de tout occupant.

« Il en va ainsi de l’homme, conclut – il. Il nous est enseigné que le lieu d’une chute n’est pas l’emplacement du lit ; mais aujourd’hui, nous avons gagné le droit d’être à Hêvê, à Grand Popo, et nous y resterons. Nous y resterons car, les Pénates de nos ancêtres sont ici désormais ; nous y resterons car, nos frères comptent sur nous comme sur un verrou qui doit tenir coute que coute face à l’ennemi. »

Ayant parlé, il regarda les religieux ; le plus anciens parmi eux dit simplement :

« E Ñon !  » (C’est bien !)

Le chef se redressa alors et se tint debout ; il dominait l’assemblée ; il dit :

« Nous tiendrons ici ; nous ne serons pas seuls dans le combat, nos ancêtres seront avec nous !  »

Comprenant le message, les femmes se levèrent aussitôt toutes ensembles comme mues par un même ressort ; elles seules avaient en effet le pouvoir et le droit de s’adresser aux ancêtres. Elles prirent la direction de la chambre où sont rassemblés les pénates (Assin) de toutes les familles. En chemin, elles ôtèrent le haut de leur vêtement et se ceignirent d’un pagne qui les enveloppait jusqu’au milieu de la poitrine laissant le haut des seins découvert. Les hommes les suivirent ajustant leur pagne autour des reins mais ils restèrent devant la porte tandis que les femmes pénétraient dans la pièce. Là, elles s’agenouillèrent le buste penché en avant. Puis, lentement, en un crescendo indicible monta la supplique aux ancêtres, mi – chant, mi – invocation rythmée par un battement spécifique des mains. Aucun descendant de ceux qui vécurent ces évènements ni aucun homme ou femme originaire de Hêvê ne peut entendre aujourd’hui encore cet appel à la musicalité unique sans se sentir traversé par une force qui ôte toute crainte et toute angoisse et qui restitue une âme sereine et apaisée.

Quand se fut fini, chacun retourna chez soi finir une nuit très largement entamée ; au lever du jour, hommes et femmes retrouveront qui son champ, qui sa pirogue et son filet de pêche pour assurer le quotidien. A Hêvê en effet, il n’y avait pas une armée permanente, les habitants assuraient la défense de la localité quand il le fallait ; sa survie incombait à chacun, le chef prenait la direction des opérations ou bien il en chargeait celui qu’il jugeait le plus apte à le faire ; il en était ainsi dans tous les villages qu’occupait l’ethnie.

Par contre, Abomey disposait d’une armée de métier ; celle – ci, composée d’hommes et de femmes, s’entrainait régulièrement, ne serait qu’à travers les très nombreuses campagnes militaires qu’engageaient les rois. En dehors de ces périodes, les soldats et les amazones étaient libres d’occuper leur temps à leur convenance ; c’était souvent la débauche qui les occupait ; les amazones en particulier n’étaient astreintes à aucun interdit sexuel ; elles furent, nous dit l’histoire, aussi célèbres par leur bravoure sur les champs de bataille que par leurs dépravations sexuelles en temps de paix ; aucun homme ne pouvait se refuser à elles.

A Hêvê ce soir là, trois personnes restèrent avec le chef pour commencer les préparatifs de guerres, car il en eut. On dépêcha un homme qui prit sa pirogue et partit la nuit même annoncer au roi les évènements prédits par les divinités et la décision que venait de prendre les habitants du village d’assurer leur défense en restant sur place.

Le même conseil restreint décidait l’envoi dès le lever du jour d’émissaires à destination des villages frères pour les informer et pour demander à ceux qui avoisinaient le trajet probable des troupes d’Abomey de poster des gardes afin de prévenir Hêvê dès l’approche des Fons ; c’était là, une habitude qui constituait le premier acte de solidarité entre localités.

Un troisième groupe, essentiellement des commerçants, qui, de part leur profession, allaient traditionnellement de village en village, partaient aussi en mission dès le lendemain également ; ils devaient séjourner plus longtemps que d’habitude dans les localités qu’ils visitaient quitte à s’en éloigner un jour ou deux pour y revenir ensuite. Leur mission était de rechercher les espions que le roi d’Abomey n’aurait pas manqué d’envoyer dans ces mêmes villages s’il prévoyait une opération militaire dans la région. Les marchands et marchandes de Hêvê, les femmes en étaient, devaient leur fournir de faux renseignements et tenter de déceler l’imminence d’une attaque. Ils devaient être attentifs par ailleurs à l’approche éventuelle des soldats ennemis au même titre que les vigiles des villages amis.

Ce fut tout.

Chacun reprenait ses occupations habituelles dans les jours qui suivirent ; il ne restait plus qu’à attendre pour jouer l’acte suivant. Cependant, les religieux (les féticheurs) accomplirent sans discontinuer ce qui était de leur ressort ; on attendait.

Quelques semaines plus tard par un bel après – midi, un émissaire de Sè (3) vint annoncer à Hêvê et à quelques autres localités voisines que les Fons se dirigeaient vers leurs villages ; avant que la nuit ne tombe, le village assistait au retour de tous ses fils envoyés en mission ; on eut alors la certitude de l’imminence de l’affrontement.

 

II – LA STRATÉGIE VICTORIEUSE

Si vous étiez à Grand Popo au Bénin, et plus précisément à Hêvê ce jour – là, vous vous seriez dit :  » ce sera bientôt la nuit !  » Le ciel était chargé de nuages comme chaque fin de journée pendant les premières semaines de la saison des pluies. Les pêcheurs avaient cessé très tôt leurs activités, et ceux qui d’ordinaire s’attardaient dans les champs avaient regagné eux aussi le village. Le Mono, rendu déjà tumultueux par les premières pluies continuait son cours dans l’attente dirait – on, des évènements à venir. Pourtant, aucun préparatif significatif ni attroupement ne laissait présager l’imminence d’un affrontement. Les chefs des principales familles s’entretenaient avec le chef du village dans un local d’où rien ne filtrait ; aucun propos véhément ne s’en échappait ; tout avait été dit ; le débat avait déjà eu lieu. Restait à se mettre en ordre de bataille sans troupe véritable et sans armes visibles, mais la détermination était sans faille ; elle était empreinte de sérénité et de certitude.

Un signe ne trompait pas cependant, on ne voyait aucun enfant occupé aux jeux dans les ruelles d’argile et de sable qui s’insinuaient à travers les maisons et les cases bâties sans véritable plan d’ordonnancement, ni même dans les cours intérieures des habitations, là où d’ordinaire les enfants grouillaient d’activités bruyantes jusque tard dans la nuit ; ce jour – là, c’était le seul indice véritable que de grands évènements allaient se produire.

Dès le coucher du soleil quelques solides gaillards sortirent de chez eux et tirèrent complètement hors d’eau une vingtaine de pirogues et s’assurèrent qu’elles étaient parfaitement sèches à l’intérieure.

Dans les maisons, femmes et enfants se tairaient ; on pouvait imaginer les premières pétries d’angoisse tandis que les seconds se demandaient pourquoi les obligeait – on à se mettre au lit si tôt. Quelques marmots remarquèrent que leurs mères avaient préparé deux ou trois ballots dans un coin de la case et voulurent en connaitre les contenus ; curiosité légitime, mais la réponse, tintée d’agacement fut invariablement la même : « tais – toi et dors ! »

L’obscurité s’installa rapidement sur le village comme d’habitude. Imperturbable, le fleuve délivrait son chant. Quelques oiseaux nocturnes, des hiboux, zébraient l’air par moments et créaient une ambiance insolite, à moins que ce ne furent des chauves – souris, mammifères nocturnes qui eux aussi semblaient ignorer le drame que les humains s’apprêtaient à vivre.

La nouvelle de l’approche des assaillants fut portée rapidement à la connaissance de toutes les localités de l’aire Hula. Ceux des villages qui se trouvaient à l’arrière des envahisseurs au fur et à mesure de leur progression n’étaient pas plus soulagés, parce que épargnés, que ceux qui, comme Hêvê, n’avaient pas encore établi de contact avec l’armée d’Abomey. Tous étaient en alertes, prêts à porter secours éventuellement à leurs frères. Les carquois et les flèches empoisonnées étaient sortis sans parler des machettes qui n’étaient jamais remisées. Il devenait certain, mais, on s’en doutait déjà, au fur et à mesure que la soirée approchait que les soldats d’Abomey n’avaient que le village de Hêvê en vue ; aucune autre localité ne subit leur attaque depuis leur entrée dans la région. Mieux, les troupes évitaient soigneusement tout contact avec les zones habitées ; comme ceux de Hêvê l’avait prévu, la surprise faisait partie de la stratégie de l’assaillant qui savait par ailleurs que donner l’assaut à l’un quelconque des localités Hula détruirait l’effet de surprise sur Hêvê, et provoquerait l’intervention immédiate de tous les autres ; alors que, une fois le Sazué et le Mono franchis, il leur serait aisé de contenir l’intervention des secours situés en amont ; car, ceux – là auraient les cours d’eau à franchir à leur tour ; il n’était pas aisé de le faire tout en combattant. L’ennemi n’aurait besoin dans ce cas – là que de quelques hommes pour défendre les prises tandis que le gros des troupes poursuivrait sa marche sur la capitale Agbannakin. Seulement voilà : il leur fallait d’abord franchir les fleuves et conquérir Hêvê !

Les anciens du village, régulièrement tenus au courant de la progression de l’ennemi, admiraient la stratégie des assaillants qui justifiaient une fois encore leur réputation d’armée redoutable ; ils souriaient cependant en songeant que la valeur de cette tactique reposait essentiellement sur l’effet de surprise escomptée.

On vit sortir trois ou quatre groupes de jeunes, armés, fébriles et déterminés ; ils allèrent se poster, bien dissimulés, dans les bois à la sortie du village à quelques mètres des rives du Sazué ; dès lors qu’on savait d’où arrivait l’assaillant, il fut aisé de se positionner pour l’attendre. L’obscurité aidant, ces vigiles étaient assurés d’être hors de la vue de l’ennemi. Les anciens, le chef en tête, se regroupèrent sur le bord du Mono ; ils étaient sans armes ; les religieux se tenaient avec eux. Derrière, à l’écart, quelques solides gaillards armés attendaient, on aurait dit qu’ils étaient là pour assurer la protection de leurs aînés.

Habituellement pour traverser le Sazué ou le Mono, le voyageur recourait aux services d’un passeur ; c’était plus souvent le Sazué, moins large et moins tumultueux, que l’on franchissait pour accéder à Hêvê. Une famille détenait de père en fils le monopole de cette traversée ; c’était sa profession ; le clan avait l’obligation formelle de se tenir jour et nuit à la disposition de l’usager quel qu’il soit, un devoir qui était aussi son honneur ; ces hommes s’interdisaient toute discrimination dans ce service, que le voyageur soit de Hêvê ou non, qu’il soit Hula ou non. C’était là, un des actes que depuis Tado, toutes les ethnies du golfe du Bénin considéraient, que ce soit à Abomey, Porto-Novo ou ailleurs dans l’aire qu’occupaient les migrants successifs depuis des siècles, comme un devoir qui surpassait les querelles familiales, tribales et ethniques. C’est une de ces obligations qui s’imposaient autant aux rois qu’aux individus. Une sorte de service minimum qui était assuré à tout être vivant quel qu’il soit.

La question se posait pour savoir quelle devrait être l’attitude des passeurs si l’armée d’Abomey demandait qu’on la fasse traverser. Le chef du clan répondit sans hésiter :

— Je dois faire mon devoir…

— Si ta vie et celle des tiens n’étaient pas en danger…

— Je sais…

— Et ce serait le cas, si les troupes du roi d’Abomey devaient nous attaquer comme nous le pensons…

— Que dois – je faire ? que doit faire ma famille ? d’un côté le devoir sacré et de l’autre la survie…

— Ton devoir, bien sûr ! tu l’as dit ; le choix est simple en fait, même s’il y va de la survie de notre localité et de tout le peuple Hula…

— J’en suis conscient …

Cette première discussion fut brève en réalité avec la famille des passeurs ; elle fut conclue sur une note insolite eu égard aux évènements ;  » faut-il leur faire payer le prix du passage avant ou après la traversée ?  » demanda encore la famille embarrassée au chef du village de Hêvê ! Deux ou trois autres rencontres devaient suivre ce premier entretien ; elles se déroulèrent en présence des anciens, mais il fut impossible de savoir ce qui fut dit.

Un calme étrange régnait à Hêvê pendant les heures qui précédèrent la tombée de la nuit ; on savait tout le pays Hula en effervescence. Dans les villages comme dans la capitale, les hommes se tenaient prêts pour aller au combat si Hêvê ne parvenait pas à enrayer l’avance de l’ennemi ; pourtant, aucune force structurée ne vint aux côtés de ceux de Hêvê pour les renforcer ; à quoi bon en effet, les habitants, premiers concernés, ne semblaient pas envisager sérieusement de se battre ; tout au plus avait-on autorisé quelques jeunes gens bouillants d’impatience à se positionner dans les bois du côté d’où viendrait l’armée adverse ; et elle arriva !

La nuit était bien avancée quand enfin, les troupes du roi d’Abomey atteignirent les abords du village ; c’était voulu de la part de ses stratèges, l’intention était de surprendre les Popo dans leur sommeil. L’armée adverse s’arrêta à quelques centaines de mètres de la rivière Sazué ; environ à un Km, dit – on, dernier obstacle, mais, oh, combien délicat à franchir !

Un groupe de soldats d’élite se détacha du reste de la troupe avec à leur tête, Kpossou1 et Gaou1, le chef des armées d’Abomey et son second. Le groupe, conduit par les deux généraux, se rendit au bord de la rivière. Un des soldats héla les passeurs qui, on le savait, attendaient nuit et jour sur l’autre rive pour répondre à l’appel d’un éventuel voyageur.

Pendant ce temps Hêvê attendait, inquiet ; y savait-on que l’ennemi était aux portes du village ? sans doute oui, mais personne ne s’activait, ni dans le village ni dans les bois où les quelques hommes en arme se dissimulaient.

Au bord du Sazué, il ne fut pas difficile de déceler l’accent étranger de l’appelant. Cette nuit – là, le chef de famille et son fils aîné veillaient sur la rive ; ils mirent leur pirogue à l’eau et traversèrent pour répondre à l’appel.

Les deux hommes manifestèrent leur surprise devant le nombre élevé de personnes à faire passer ; le père dit à celui qui lui semblait commander le groupe :

— Vous êtes nombreux ! Je n’ai que mon fils avec moi à cette heure-ci et une seule pirogue…

— Ça ne fait rien ! Lui répondit le soldat, ça ira comme …

Mais le vieux ne semblait pas disposer à assurer le transfert ; il dit :

— Et puis, vous êtes les soldats d’un grand roi, le roi d’Abomey ; mon chef de village dort déjà, et tout le monde est couché ; je ne peux pas les réveiller pour qu’on vous reçoive dignement comme cela se doit ; vraiment, je suis ennuyé !

— Non, ne vous en faites pas répliqua son interlocuteur, nous avons pris du retard, voilà pourquoi nous arrivons à cette heure-ci. Notre intention est d’attendre de l’autre coté à l’entrée de Hêvê que le jour se lève, nous transmettrons alors le message de notre roi à votre chef respecté avant de continuer notre voyage pour aller chez votre roi. Surtout, ne réveillez personne ! Mon roi me ferait décapiter s’il apprenait que j’ai troublé le sommeil de votre chef et de la population ; faites-nous passer seulement, je vous promets un bon salaire, vraiment, un très grand salaire !

Le passeur marqua quelques secondes d’hésitation ; il prit ensuite un air résigné pour dire :

— Bon ! Je vais aller chez moi chercher mes aides pour vous faire traverser…

— Non ! N’en faites rien ; ne réveillez personne…

Le fils resté silencieux jusque-là intervenait alors et semblait soutenir le point de vue du soldat.

— Écoutes, papa, dit-il, ils ne sont pas si nombreux que cela, en dix ou douze voyages, ce sera fait ; ce n’est peut-être pas nécessaire de …

— Il a raison, il a raison ! renchérit le général ; quelques voyages silencieux, et mes hommes et moi pourrons nous reposer de l’autre coté en attendant le lever du jour.

Le père hésitait, il semblait en proie à un trouble profond ; il regarda longuement le soldat, celui-ci soutenait son regard tout en souriant ; le passeur regarda ensuite son fils, puis brusquement, il dit :

— Bon ! On va faire ainsi, mais…

— Allons – y comme ça, je vous assure que ce sera bien ainsi, dit précipitamment le chef de l’armée craignant que le vieux ne change d’avis.

Il fut décidé que le père et le fils feront traverser les hommes d’abord, ensuite les deux généraux, qui seront ainsi les derniers à faire le voyage.

La pirogue embarqua le premier chargement de soldats avec armes et bagages ; Le père et son fils s’activèrent sur les perches et firent prendre le large à l’embarcation ; dans l’obscurité, il avait suffi de quelques minutes pour que la rive ne soit plus visible. Les piroguiers continuèrent encore quelques mètres puis s’engagèrent sur le lit du Mono en direction de Hêvê ; parvenus au milieu du fleuve, père et fils firent chavirer en experts la pirogue sans avoir échangé un seul mot ; les flots firent le reste. Les deux hommes remirent prestement l’embarcation à l’endroit et continuèrent jusqu’au village là où les anciens et tous les habitants attendaient en silence. Ils firent un rapide compte rendu aux anciens et précisèrent que tout se déroulait conformément au plan.

Les deux hommes changèrent de vêtements à l’identique après s’être consciencieusement essuyés ; pendant ce temps, deux autres hommes amenèrent une autre pirogue et s’assurèrent qu’elle n’était pas humide à l’intérieur. Le père et son fils reprirent les perches et conduisirent la pirogue jusqu’aux assaillants. Nouveau chargement de soldats ; nouveau chavirement au milieu du fleuve suivit du compte rendu aux anciens. Ce fut ensuite la séance d’habillage et le retour vers les guerriers avec une pirogue sèche.

Ce fut ainsi que, groupe après groupe, les hommes d’élites du roi d’Abomey furent livrés au fleuve Mono, sans bruit, sans cris et avec sérénité. Restaient Kpossou et Gaou, les deux chefs de l’armée. Ils embarquèrent à leur tour dans la pirogue pour la dernière traversée ; père et fils les prirent en charge et les conduisirent sur le Mono, mais, ils ne les noyèrent pas ; l’embarcation aborda à Hêvê. En quittant la pirogue, les deux généraux se précipitèrent vers un groupe d’hommes qu’ils prenaient pour leurs soldats qui les attendraient dans l’obscurité. La méprise ne dura que quelques secondes ; très vite, ils s’aperçurent du traquenard quand ils purent voir de près ceux qui attendaient sur la rive, mais c’était trop tard ; impossible de fuir ! par où ? Certainement pas par le fleuve ; et pour aller où ? Ils tombèrent à genoux et se mirent à supplier…

On reste ébahi aujourd’hui encore par cette histoire ; on se demande, sauf à Hêvê où la sérénité est toujours de rigueur, comment une armée réputée, redoutable parce que bien structurée, bien entraînée et bien commandée d’ordinaire, avait pu se laisser abattre si sereinement. Ici, la bravoure n’avait pas eu à s’exprimer ni la réputation de soldats bien organisés qu’avait l’armée du roi d’Abomey. On s’étonne que les assaillants comptaient à ce point sur la collaboration de ceux qu’ils allaient abattre pour précisément y parvenir qu’ils négligèrent de prendre des dispositions pour franchir un obstacle essentiel, obstacle qu’ils connaissaient, qu’était la traversée des cours d’eau.

Que les deux chefs de l’armée aient conduit personnellement cette campagne ne surprend pas, le pays Hula avait la réputation d’être intraitable ; les Fons s’attendaient à de très rudes combats d’où l’importance extrême qu’ils attachaient à l’effet de surprise afin de limiter les risques. Là se pose une question, celle de savoir comment cette armée espérait passer à proximité de tant de villages ennemis du pays Hula sans que les populations ne fassent savoir sa présence à ses frères. Certes, ceux de Hêvê avaient joué le jeu ; ils appréciaient les espions d’Abomey à leur juste valeur ; se sachant probablement espionnés, ils s’étaient appliqués à rester calmes et indifférents en apparence, vacant paisiblement aux exigences du quotidien, une sérénité qui avait sans doute renforcé ceux d’Abomey dans la certitude de les surprendre.

Enfin, et c’est aussi une interrogation majeure, on ne comprend pas que Kpossou et Gaou qui conduisaient le détachement de soldats d’élite aient laissé transporter ceux – ci d’abord se réservant, tous les deux, pour le dernier voyage en pirogue.

Le fleuve Mono rendit quelques corps dans les jours qui suivirent, l’océan en fit autant ; on les enterra avec respect ; ne venaient – t – ils pas de Tado eux-aussi, le berceau commun, comme ceux de Hêvê !

Une délégation du village se rendit aussitôt dans la capitale pour annoncer que tout danger était écarté ; elle revint avec les félicitations et les bras chargés de présents.

L’histoire ne dit pas ce qu’était devenu le gros de l’armée d’Abomey qui attendait de l’autre côté, sur la rive opposée du Sazué ; sans doute que les hommes, privés de leurs chefs et des meilleurs d’entre eux s’étaient dispersés dans un sauve – qui – peut discret, ne songeant qu’à leur survie. Il n’eut pas de chasse à l’homme par ceux de Hêvê ; à quoi bon ! La peur et l’incertitude sur le sort de ceux qui avaient franchi le fleuve suffisaient ; et puis, ne venaient-ils pas de Tado, eux aussi !

Cette nuit – là sur les bords du Mono, on se saisit de Kpossou et de Gaou suppliants ; ils furent ligotés et conduits à la maison de Adadji2 pour attendre la suite.

 

 

Notes

1Kpossou et Gaou (on peut écrire aussi GAO) ne sont pas des noms de personnes ; ce sont des dénominations de fonctions des armées des rois d’Abomey, celle du chef d’état-major et celle de son second. C’était à ces deux personnages que revenait l’organisation de l’infrastructure militaire depuis la gestion des troupes et l’armement jusqu’au recrutement et à l’entraînement des espions qui constituaient un rouage essentiel dans la politique de conquêtes des rois. C’étaient ces deux personnalités qui conduisaient, séparément ou ensemble, les campagnes militaires quand le roi ne menait pas, lui – même, les troupes au combat.

2ADADJI eut trois enfants, deux filles, AHOUASSI et GBEDESSI, ainsi qu’un garçon,

ACLIN-NOU ou ACLINNOU (qui est devenu Aclinou avec l’administration coloniale). C’est le prénom de ce dernier qui est passé à la descendance[2] sans que nous en sachions la raison. Si le nom Aclinou est celui qui est connu aujourd’hui, comme le tronc d’où sortirent les bourgeons, notre devise est par contre celle de Adadji, la racine :  » Aucune corde ne peut enserrer l’univers  » ; des hommes de liberté donc. Liberté pour nous-même certes, et farouchement, mais aussi pour les autres ; c’est en ce sens qu’il nous est interdit – et cela ne souffre d’aucune exception – de piétiner qui que ce soit ou quelque créature que ce soit, pas même un lézard !

Si vous allez à Hêvê, vous y trouverez Aclinou Blainville Slonhouto, mon oncle, le dernier fils vivant de Aclinou, né en 1913[3]. Un respectable vieillard encore alerte, mince, un peu trop peut – être, le regard perçant, serein, qui par moments se fixe sur le sol, longuement, on sait alors que le vieil homme se remémore les heures passées ; la tête se redresse ensuite et Blainville vous regarde comme s’il vous adressait une interrogation silencieuse,  » avez – vous compris ? semble – t – il dire « .

A Hêvê, mon cousin Aclinou Maurice, mon frère, qui veille aux cotés de l’oncle Blainville au respect des traditions familiales vous montrera peut – être, – je ne vous le garantis pas absolument – la salle où nous avons installé la galerie des portraits des disparus de la famille, vous y trouverez la photo de Aclinou notamment, mais pas celle de Adadji dont nous ne possédons aucun portrait, et pour cause ! Il sera nécessaire d’obtenir aussi l’autorisation de la branche de la famille qui est installée à Cotonou à qui revient le devoir d’entretenir cette galerie.

 

 

III – L’ÂMES, LES AMES, LES DIEUX.

Cette section a fait l’objet d’une première publication à :

http://hommes-et-faits.com/carnet/benin_15.html#top

Dans la maison Adadji, Kpossou et Gaou, toujours ligotés, furent conviés à s’alimenter ; ils refusèrent le repas, mais acceptèrent de boire de l’eau. Cette attitude traduisait sans doute leur état émotionnel ; accepter l’eau qu’on propose correspond plus certainement au contexte culturel des populations originaires du Tado. On prétend en effet, et cela jusqu’à nos jours encore, que l’empoisonnement est pratique courante pour se débarrasser d’un rival ou bien d’un ennemi ; cela engendre un comportement de méfiance tel que le manifeste les deux prisonniers. Les actes de la vie étaient et sont encore étroitement fonction de ce sentiment dès lors que l‘on se trouve en dehors de sa famille proche. Pour comprendre que ces deux officiers aient si aisément accepté de boire l’eau qu’on leur proposait alors qu’ils refusaient de s’alimenter, il est nécessaire, je crois, de considérer les valeurs culturelles des peuples dont nous parlons. Ce rappel nous permettra de mieux comprendre la suite des évènements.

 

LES US ET COUTUMES

Au centre de la pensée de ceux qui venaient de Tado, c’est-à-dire des peuples issus des migrations successives depuis le XII siècle, il y a l’homme, tout l’homme ; aussi, on ne peut s’étonner que cette culture ait su élaborer des balises suffisamment précises pour que même loin du berceau, géographiquement ou temporellement, ceux qui en furent nourris ne cessent jamais de les considérer comme des piliers dont il ne faut s’écarter à aucun prix.

Au nombre de ces piliers, il y a la définition d’un corpus minimum de règles dont le propos est le respect absolu de la vie, non que le caractère sacré de celle-ci porte à tout accepter, mais parce qu’il faut offrir à l’individu un minimum de conditions que nul ne peut lui discuter. Ceci avait et a encore de nos jours pour fonction d’assurer l’harmonie au sein de chaque groupe social et entre ces groupes. Nous avons vu un exemple de ce minimum dans le fait que le droit de se déplacer ne peut être ni contingenté ni entravé quelle que soit la raison, émotionnelle ou sociale…

Un deuxième exemple de balise se rattache à l’eau, à sa possession et à son usage. Nous croyons que l’eau fait partie des minima indispensables à la vie de tout homme. Il était donc interdit, depuis des temps immémoriaux d’en vendre, tout simplement ! …Nul n’avait le droit de vendre l’eau qui restait ainsi à la disposition de tous. Toutefois, l’ouverture sur le monde fait qu’aujourd’hui, cette prescription ne peut plus être respectée. On considère que l’eau est un minimum que chaque être doit pouvoir consommer en toute confiance, quelle que soit la qualité de la personne et quelles que soient les circonstances ; il s’ensuit que l’eau, comme bien de consommation, ne doit pas être empoisonnée, jamais ! C’est un crime de le faire, y compris pour se débarrasser de son pire ennemi. Et jusqu’à ce jour, cet interdit est resté un absolu ! Voilà pourquoi, que ce soit au Togo ou au Bénin, les parents enseignent à leurs enfants que, même chez leur pire ennemi, ils peuvent boire l’eau qu’on leur offre, sans crainte et en toute sérénité. Si on empoisonne l’eau, que va boire le pauvre ? répète-t-on pour souligner que l’infortune ne peut exclure qui que ce soit de l’existence. Car les hommes de cette culture restent inébranlables dans la conviction qu’empoisonner l’eau est le pire crime que l’homme puisse commettre contre l’homme.

Aujourd’hui encore, quelle que soit votre ignominie, vous pouvez boire sans crainte l’eau fraîche qu’on vous offrira sur cette côte de l’Afrique, et d’abord en signe de bienvenue.

L’homme est au centre de cette culture, avons-nous dit, pourtant, il est tué, assassiné, malmené, volé…comme partout ailleurs. Mais alors, de quel homme parlons-nous ? De celui qu’on espère voir prendre possession enfin de la terre ; son avènement ne fait aucun doute dans l’esprit des hommes et des femmes qui se réclament de cette culture, d’où la sérénité indéfectible qui les habite ; une sérénité et une conviction qui reposent sur ce que leur culture prétend qu’est l’homme.

Les peuples qui viennent de Tado croient que le moteur de l’action de l’homme qu’ils attendent est son âme. Si nul ne sait ce que recouvre réellement ce concept quand il s’agit d’être précis – comme du reste, ailleurs dans le monde- les anciens s’accordaient pour penser, et c’est ce qu’ils enseignent, que l’homme, tout homme possède quatre Âmes.

La première, la plus importante, apparait au moment de la naissance (ou avant la naissance, au moment de la gestation selon certains).

La deuxième serait également inhérente à tout Etre et traduirait sa puissance. Ce serait comme un don inné qui peut, en partie, évoluer en fonction des mérites ou des faiblesses de l’individu, un pouvoir qui serait donc fonction de son action.

La troisième Âme relèverait de l’individu et (ou) de la société au sein de laquelle l’être évolue ; au premier rang de celle-ci, il y a sa famille, ou mieux, son clan. Nous pouvons dire que c’est cette âme qui est le réceptacle de ce que l’homme reçoit de la société ; elle est donc en partie le fruit de la pédagogie, le résultat de l’éducation à laquelle l’individu est soumis, et comme tel, l’homme, par cette Âme est aussi le fruit de la société. C’est l’Âme de la formation et celle-ci n’est vraiment efficace que si la seconde est bien préparée.

La quatrième Âme est l’ombre que chacun d’entre nous porte et projette visiblement à l’extérieur, pour peu que le temps le permette.

Les deux premières sont, en un certain sens, ce qui fait l’Homme spirituel, c’est-à-dire l’axe Nord-Sud, selon le vodoun[4] alors que les deux dernières seraient en relation avec le monde matériel, c’est-à-dire l’axe Est-Ouest, une matérialité qui atteint son point culminant au niveau de la quatrième Âme. Cette dernière est la seule, selon la croyance, qui accompagne l’homme jusque dans la tombe.

Je crois savoir que dans le judaïsme, on dénombre trois âmes pour l’homme ; la troisième correspond à la quatrième des peuples du Bénin, c’est-à-dire, l’ombre ! Certains prétendent dans le judaïsme que, quand un homme ne voit plus son ombre le long d’un mur, c’est que sa mort est imminente ; en somme, l’homme cesserait d’être ombre avant de disparaitre ; je veux bien ; mais, si vous voulez mon avis, attendez de jouir d’une journée radieuse et bien ensoleillée pour vérifier et vous désespérer éventuellement !

Quatre âmes donc pour les gens du Golfe du Bénin, ceux qui viennent de Tado. Revenons sur les deux premières, l’aspect spirituel de l’individu. On considère que la première est incorruptible, elle ne peut être objet de péché, ni induire l’homme en erreur, c’est l’Ame que nul ne peut souiller. C’est cette pensée d’impossibilité d’une souillure indélébile qui est à la base du concept de la justice immanente, en cela que l’homme ne peut mourir avec cette Ame en état de péché. Si tu fais le bien, tu en bénéficies ici, si tu fais le mal, tu le paieras ici, tel est le leitmotiv de toute éducation. Ici s’entend de ton vivant. Cette première Ame est celle qui s’en va la première, dès le décès de l’individu. Son rôle serait de constamment orienter l’homme, sa pensée et son action vers le droit chemin. Une Ame qui retournerait immanquablement à l’Ame Universelle. On comprend donc que, par essence, elle ne puisse être souillée ; car, dans le cas contraire, depuis le temps où les hommes s’acharnent à mal se conduire, l’Ame Universelle serait devenue une vraie pourriture depuis bien longtemps !

La deuxième Ame serait la somme d’un don auquel s’ajoutent les acquis faits par l’individu. Nous sommes encore dans le domaine spirituel ; il s’agit de l’Ame qui recèle la puissance spirituelle de l’homme ; chaque individu a une puissance en évolution permanente en fonction de la conduite de l’homme. Et comme toute puissance, elle est impérissable ; mais, contrairement à la première Ame, celle-ci ne rejoint pas l’Ame Universelle automatiquement à la mort de l’être ; elle erre, dit-on, sans davantage de précisions. Elle erre jusqu’à se débarrasser de toute souillure.

Ensuite… en tant que puissance, cette Âme peut être captée, selon un rite précis, pour en faire l’usage de son choix, bon ou mauvais, pour la mettre donc à son service. Or cette captation ne peut se faire que du vivant de son titulaire, au moment où l’Ame est bien localisée, géographiquement, pourrait-on dire ! Ensuite, on ne peut en faire usage que si elle est insérée dans un support. En général, on choisit de la transmuter en Lêgba, dieu de la réflexion, dieu de l’axe matériel.

Voilà donc les bases sur lesquelles il faut s’appuyer pour comprendre le sort qui fut réservé à Kpossou et Gaou, les deux généraux de l ‘armée d’Abomey.

Nos deux prisonniers refusèrent donc de s’alimenter, et personne n’osa les contraindre ; ils acceptèrent l’eau qu’on leur proposait. Autour d’eux, il y avait peu de mouvement ; trois gars, solides, joviaux et heureux d’être vivants, étaient commis à leur garde. Cette surveillance se résumait à faire acte de présence, les deux généraux n’ayant été à aucun moment libérés des cordes qui maintenaient leurs mains attachées dans le dos et entravaient leurs pieds. Du reste, les prisonniers étaient calmes, sereins ; ils se doutaient certainement du sort qui leur était réservé, mais la calme et la sérénité dont ils faisaient preuve impressionnaient l’entourage. Par moment, certains dans la population qui pouvaient les approcher, surtout les femmes, se demandaient si les deux hommes ne leur réservaient pas quelque surprise. Une impavidité qui était rehaussée par le souci des anciens de veiller à ce qu’ils jouissent, tout prisonniers qu’ils étaient, du respect dû à leur rang.

En fait, bien plus que leur fonction et donc leur rang, c’est la qualité humaine que les croyances leur supposaient qui justifiait les égards qui étaient manifestés à Kpossou et Gaou. On considérait en effet qu’ils n’avaient pu atteindre leur niveau de responsabilité que parce qu’ils étaient nantis d’une puissance, spirituelle et ésotérique, s’entend. C’est pourquoi, le respect de cette puissance, dès lors qu’elle relevait du spirituel, s’imposait quelles que soient les circonstances. C’est précisément cette puissance supposée qui allait sceller leur destin et qui justifiait le sort que les anciens de Hêvê réservaient aux deux hommes.

L’Histoire ne dit pas quand et par qui fut prise la décision d’ériger les deux hommes en divinité et plus précisément en divinité Lêgba. Ce fut probablement à l’instigation des féticheurs après consultation du dieu Fa. Dans la mythologie Adja-Yorouba, Fa et Lêgba sont des dieux du quotidien, des dieux sans lesquels rien ne peut se concevoir ni se faire. Lêgba est le premier dieu, le plus important ; il régit le quotidien et balise l’action de l’homme. Dieu des nœuds, dieu des croisements, c’est lui qui préside aux actes de la vie, faisant le temps et le contre-temps. Mais c’est à Fa que revient le soin d’éclairer les parcours.

Deux divinités inséparables. L’une, Lêgba régit le monde matériel et ses avatars ; c’est l’axe Est-Ouest dont les couleurs sont le bleu et le blanc, tandis que l’autre, Fa, régit le monde de l’intériorisation, c’est l’axe Nord-Sud, de couleurs rouge et noir, c’est l’axe de l’intuition, celui de l’introspection ; Fa régit le monde spirituel. On comprend que ces deux divinités soient inséparables ; on comprend également que ce soit Lêgba qui ait la primauté, non pas parce qu’il serait plus puissant que Fa, mais parce que le monde matériel qu’il régit est immédiatement accessible. C’est donc un point initial d’où l’homme peut s’élancer vers le spirituel s’il en est capable. Le monde matériel est le point de départ d’où la réflexion partira pour se porter vers le monde de l’intuition ; celui-ci ne peut se concevoir sans le support qu’est le premier.

A Hêvê, on décida donc de transformer Kpossou et Gaou en dieux Lêgba, c’est-à-dire, qu’on se proposa d’ériger à partir de leurs corps une représentation de la divinité ; mais bien entendu, le corps ne devait être que le support matériel ; en réalité, c’était l’âme – la seconde des quatre- que les acteurs de Hêvê s’efforceraient de mettre au service de la communauté. La conviction se traduisait ainsi dans les faits. En effet, on considérait que ces hommes n’avaient pu accéder à la place qu’ils occupaient dans la société que grâce à leur âme, celle qui relève de la puissance intrinsèque de l’individu, à laquelle s’était adjointe leur action spirituelle, car ils étaient parvenus à accroitre leur don naturel avec effort pour parvenir à un mieux spirituel.

Le raisonnement est analogique, mais l’opération, comme tout acte de la vie, est conduite sous la direction constante de Fa.

Kpossou était le général en chef ; pourtant, il devait être divinisé en second, car, en consultant Fa, les hommes de Hêvê se seraient aperçus que Gaou –le général en second- était en réalité plus puissant que son chef ; sur le plan spirituel, le seul qui compte, Gaou est supérieur à Kpossou. On décida donc d’inverser la hiérarchie.

On se saisit de Gaou, trois solides gaillards étant commis à cet effet. On commença à enfourner de l’argile dans la bouche du prisonnier qui opposait une violente résistance. Le jour commençait à poindre mais le soleil ne se montrait pas encore. Le prisonnier rendu muet fut conduit à l’emplacement où les bokonons avaient décidé, en consultant Fa, d’ériger les effigies. Empêcher le prisonnier de prononcer la moindre parole relève des croyances locales, selon lesquelles toute parole est puissance, tout propos est pouvoir. On considère en effet que les propos de l’homme sur le point de quitter ce monde sont chargés d’un pouvoir qui traduit la puissance de sa seconde Ame. On reste convaincu qu’une malédiction prononcée dans ces conditions ne peut manquer d’efficacité. A Hêvê, on pensait que les prisonniers ne manqueraient pas de jeter l’anathème sur la localité et sa population au moment précis où ils passeraient de vie à trépas s’ils avaient la possibilité de le faire. On prit donc les précautions nécessaires.

On creusa une fosse à l’emplacement choisi au bord du fleuve, à l’endroit même où les généraux avaient tenté de traverser la rivière ; une fosse suffisamment grande pour recevoir le corps d’un homme agenouillé. On déshabilla Gaou qui, on le comprend, se débattait de toutes ses forces ; il n’ignorait plus le sort qu’on lui réservait ; le renfort de plusieurs autres gaillards fut nécessaire pour, à la fois, s’assurer d’une certaine immobilité de l’homme et pour le soulever de terre ; on toucha le fond de la fosse avec les fesses du général nu, les yeux exorbités de terreur. On le souleva ensuite en l’air. L’opération fut réitérée trois fois avant de l’assoir définitivement dans la fosse dont le fond est tapissé de feuilles et d’herbes appropriées. Les officiants commencèrent aussitôt à le recouvrir de terre, d’une terre glaise argileuse…

Le mode opératoire qui fut appliqué avait suscité de nombreuses discussions dans les heures qui avaient précédé la cérémonie. Transformer un homme en Lêgba avait pour but de mettre, selon les croyances en vigueur, son âme au service de la localité. Certains parmi les anciens de Hêvê et parmi les féticheurs, avaient suggéré de vider les prisonniers de leur sang juste avant de les recouvrir de terre ; il s’en était suivi un débat d’où il était ressorti qu’on ne devait pas le faire, car le sang est le symbole de la vie et celle-ci garantit l’efficacité de l’âme qu’on cherche à capter.

Le fait de faire toucher le sol trois fois par le postérieur du prisonnier répondait à un autre impératif de l’ordre des croyances. En effet, l’opération d’érection équivalait symboliquement à priver la Mort d’un élément qui lui revenait, puisque l’homme transformé en Lêgba n’était pas considéré comme mort ; il s’ensuivait un déséquilibre qu’il fallait éliminer pour éviter, croyait-on que la Mort ne se mette en courroux contre le groupe social. On devait donc procéder comme si on avait livré le corps à la mort en effectuant le geste symbolique d’ensevelissement. Notons que ce symbolisme se retrouve dans d’autres systèmes de pensée ; cette terre est une, n’est-ce pas ? Dans le judaïsme, en particulier, quand on trouvait le cadavre d’un homme assassiné sur le chemin, il était prescrit aux habitants de la localité la plus proche de se saisir d’un bouc sur lequel ils proclamaient leur innocence du crime avant de l’envoyer à la mort. Ici aussi, on pensait que le crime commis sur cet homme privait la Mort de quelque chose qui devait lui revenir de droit. Il fallait une réparation symbolique afin d’éviter un déséquilibre dont les conséquences rejailliraient sur la population. Tout ceci est de l’ordre de la mythologie, mais on peut se poser la question de savoir quelle est la fonction pédagogique de ces rites.

Gaou disparut progressivement au fur et à mesure que l’on comblait le trou qui avait reçu son corps. On poursuivit l’accumulation d’argile. A la masse ainsi obtenue, on imprima une forme vaguement humaine ; on y inséra des coquillages pour figurer les yeux et la bouche. Toute la séance se déroula sous la conduite des féticheurs qui consultèrent à chaque instant le dieu Fa, véritable ordonnateur du rite.

Ce fut ensuite le tour de Kpossou. On lui fit traverser le fleuve accompagné des maîtres d’œuvre. L’érection de son effigie se fit exactement de la même façon que pour Gaou, mais sur la berge opposée du Sazué, côté Hêvê. Les deux Tô-Lêgba se faisaient face.

Ainsi, vous pourrez voir, si vous allez à Hève, ces Tô Legba de nos généraux, portiers vigilants de la demeure qu’ils étaient venus conquérir.

CONCLUSION.

Il y eut bien d’autres guerres dans la région entre le royaume d’Abomey et différentes chefferies du pays hula, en particulier, il y eut en 1893 de rudes combats à Cômé qui furent l’occasion d’affreux massacres. Mais Hêvê qui n’est qu’à une vingtaine de kilomètres, ne fut pas inquiété, ni à ce moment-là, ni à aucun autre depuis l’érection des deux Lêgba. Les généraux veillaient devaient penser ceux de Hêvê. De fait, ces épisodes furent les derniers combats que le village dut livrer.

Notes :

1 – Lêgba est le premier dieu de la mythologie de la région du golfe du Benin. C’est une divinité dont l’effigie se trouve aussi bien dans les habitations que sur les chemins ; en particulier, dans les croisements, c’est le dieu des croisements, dieu de la réflexion. Quand on le destine à la protection d’une localité, il prend le nom de Tô Lêgba, c’est – à – dire : Lêgba de la ville ou du village.

2 – Tado est aujourd’hui une localité qui se situe dans l’actuel Togo, une localité banale qui ne paie pas de mine, pourtant, c’est de là que sont venus tous les peuples qui aujourd’hui habitent le sud du Benin, du Togo et une partie du Ghana. Tado est en fait au centre d’un plateau qui abritait une nombreuse population depuis cinq ou six siècles, on peut penser que périodiquement, le poids démographique, eu égard aux ressources disponibles entraîna cette succession de migrations aussi bien vers l’Est que vers l’Ouest, c’est – à – dire : dans la trouée du Dahomey. Cette communauté des racines explique l’uniformité des valeurs culturelles qui prévaut toujours dans le golfe du Bénin

3 – Sè est une localité qui se trouve à environ 20 Km au Nord – Est de Hêvê d’où venait le messager qui annonça l’arrivée des troupes d’Abomey.


[1] Lêgba est une divinité du panthéon vodoun ; voir Paul Aclinou ; Une pédagogie oubliée, le vodou ; Harmattan éditeur ; Paris 2007.

[2] Jusqu’à la période coloniale, le prénom d’un garçon devenait le nom de famille de ses enfants.

[3] Ce récit est composé en 2000 ; Blainville est décédé en 2003.

[4] Voir Paul Aclinou ; Le vodoun : Leçons de choses, leçons de vie ; Harmattan éditeur ; Paris 2016 ; pages 192-203.