Archives de Tag: afrique

RETOUR SUR UN INTERVIEW

Interview P_Afrique_2004

http://planeteafrique.com/Amis/Index.asp?affiche=News_display.asp&ArticleID=884

1 – Bonjour Monsieur Aclinou. Vos écrits gravitent autour du Golfe du Bénin. A vous lire, on revit le Dahomey et ses Empires, les Empires Yoruba, les Royaumes Haoussa de la Reine Daoura… avec toute leur grandeur et leur puissance mystique…

Bonjour Monsieur Diop ; je vous remercie de me donner la parole sur votre site.

Graviter autour du Dahomey ? Sans aucun doute, puisque le Bénin est le point de départ  et c’est là aussi où tout finira, pour moi… Et puis, vous vous rappelez certainement cette leçon de notre enfance :  » Quand tu ne sais plus où tu vas, n’oublie pas d’où tu viens. « 

Mais, ce n’est pas seulement cela, c’est aussi un alibi, un alibi, une référence qui sert de pivot dans ma tentative de comprendre l’Homme, l’Homme universel.

Graviter dites-vous ! Oui, graviter autour de ce couloir – la trouée du Dahomey – par lequel l’homme n’a jamais cessé de circuler depuis des temps immémoriaux !

Allez voir TADO, cet ensemble de quelques cases, insignifiantes aujourd’hui, qui est situé dans l’actuel Togo sur le plateau d’Atakpamé, vous serez ébahi d’apprendre que de là, ce sont élancés avec fougue, des groupes d’hommes, par vagues successives, déterminés et solidaires, depuis 1000 ans vers le monde. Parfois, comme dans le cas des Yorubas, il y eut des va – et – vient de et vers Tado pour en repartir une fois encore… La plupart sont allés d’étape en étape, de querelle en querelle et de guerres en guerres, parsemant le trajet de villes et de royaumes : Allada, Abomey, Abéokouta, Oyo, Ife, Kétou, Porto Novo, Agbanankin, Grand – Popo, Kovê, pour ne citer que quelques noms.

Vous avez évoqué d’autres royaumes, autant dire que l’Afrique est riche d’Histoire ; nous pouvons ajouter à ces noms que vous citez, les empires du Ghana, ou encore celui du Bénin (je parle du Bénin historique) dont les sculptures rayonnent de sérénité et sont l’objet d’étonnement et d’admiration des connaisseurs du monde entier.

C’est aussi le Manden, plus connu sous le nom de l’Empire du Mali. A Soundiata Keita son fondateur, nous devons l’une, sinon la première, Déclaration vraiment Universelle des Droits de l’Homme, puisque datée de 1236 ; la charte du Manden (qui peut être consultée sur cet autre de mes sites : http://www.cimaisevirtuelle.com/afriquecrit/afeour.htm)[1].

 » Toute vie est une vie  » qui en est la première parole me paraît plus universelle car, tout, absolument tout le reste peut en découler, ce qui ne me semble pas être le cas de notre  » Tous les Hommes naissent libres… « 

Voilà – accessoirement – un point sur lequel une réflexion générale peut porter, réflexion à partir de laquelle on pourrait, pourquoi pas, proposer une modification de l’actuelle déclaration dans le cadre de la communauté des Nations ; votre site peut bien sûr jouer un très important rôle dans cette réflexion.

Pour revenir sur le Golfe du Bénin – je dirais plutôt, chez les peuples qui venaient de Tado – on peut se demander quels étaient leurs bagages ; la réponse est : quelques concepts, quelques mots… car, en fait, le Vodou, c’est cela ! Nous y reviendrons.

2 – Par déformation, le Vodou, dans l’opinion populaire, est une pratique animiste originaire des Antilles et des Caraïbes. Comment interviendrez-vous pour redéfinir et resituer le Vodou dans le monde contemporain ?

Vous avez raison ! Le monde – en dehors du Dahomey – a découvert le Vodou à travers les descendants des Noirs transplantés d’Afrique qui vivaient et vivent encore dans les Caraïbes, en Amérique du Sud, notamment à Haïti, au Brésil, au Mexique, mais aussi en Amérique du Nord…

Il est donc légitime que l’on en situe, dans un premier temps, l’origine dans ces lieux ; mais, cette erreur n’a été possible que parce que du Vodou on n’ a retenu que les aspects extérieurs ; on en a retenu les manifestations les plus spectaculaires et celles qui intriguent ou inquiètent, et qui sont propagées notamment par un tourisme de spectacle ; ou encore les propriétés que lui prêtent des âmes en peine à la recherche de remèdes miracles ou de je ne sais quelles expériences ésotériques…

Aujourd’hui encore, il y a une méconnaissance totale, y compris dans le golfe du Bénin, de sa signification profonde et donc, ignorance de l’essentiel. C’est dire que la redéfinition et la restitution dont vous parlez concernent les origines géographiques certes, mais aussi le sens fondamental.

Sur le premier point, l’origine géographique, l’erreur n’a duré qu’un temps, car très vite, on a fait la relation entre ceux qui se réclamaient du Vodou et le fait que c’était les victimes de la traite des esclaves ; par contre, plus intéressant est, selon moi, le fait de trouver pourquoi c’est cette croyance qui a perduré pour arriver jusqu’à nous, absorbant toutes celles qui étaient arrivées en même temps aux Amériques ; la question essentielle est de savoir pourquoi ce sont les éléments culturels de ceux dont les racines plongeaient à Tado qui ont persisté et conduisent à cette tradition américaine du Vodou.

En effet, La traite des Noirs portait sur toute l’Afrique Noire ; les déportations avaient lieu d’un peu partout ; chaque ethnie, chaque composante de cette tragédie arrivait avec ses croyances et son échelle de valeurs, il ne pouvait pas en être autrement.

La réponse, à mon avis, est la nature, en partie tout au moins, du contenu spirituel et didactique du Vodou. Si seul le Vodou est resté en masquant, voire en absorbant les cultures des autres groupes ethniques, c’est qu’il était et qu’il est toujours porteur de valeurs à portée universelle ; valeurs sur lesquelles l’homme a pu s’appuyer pour survivre dans la tragédie ; autrement, on ne voit pas comment expliquer la survivance de ces croyances dans un environnement qui était particulièrement hostile tant physiquement que psychologiquement , je ne citerai que le  » Code Noir » qui fut un point fort de cette agressivité.

Ce qui est frappant également, c’est la pureté des concepts qui, malgré tout, soutiennent le Vodou hors du golfe du Bénin quand on compare les fondements de part et d’autre de l’Atlantique ; on observe certes, une très grande influence des rencontres avec les autres idées, quelle soient africaines ou bien qu’elles relèvent de la puissance dominante dans sa composante religieuse, notamment, le christianisme ; mais rien ne s’était perdu et rien n’était venu s’ajouter au concept de Eshu ou Lêgba et de Fa ou Ifa , les deux principales divinités dont les hiérarchies respectives et les fonctions pédagogiques sont rigoureusement respectées, même si elles ne sont ni approfondies ni appliquées, exactement comme ce fut le cas sur le continent d’origine[2].

Il serait trop long de développer ici ce qui fait cette force, remarquons simplement que Vodou signifie  » ce qu’on ne connaît pas, ce qu’on ne connaît pas encore !  » ; c’est tout ! Vous voyez, nous sommes loin de ce que l’on pense généralement qu’est le Vodou ; nous sommes loin de l’image qu’on en donne y compris au Bénin.

En clair, cette culture présuppose que connaître reste possible, connaître le monde est une nécessité ; à tel point qu’un dieu est dévolu tout entier à cette affirmation ; c’est le rôle du dieu Hêbiêsso (Shango), le dieu de la foudre, qui est d’affirmer cette absolue nécessité.

Si on ne pénètre pas la signification profonde du terme, on peut massacrer autant de poulets, de coqs ou de je ne sais – quoi encore, on reste dans l’idolâtrie. Ceci est à rapprocher de l’enseignement des pères et des mères informés qui répètent à leurs enfants :  » ce à quoi il faut prêter attention quand tu es chez le guérisseur, ce n’est ni aux poulets sacrifiés ni aux incantations déclamées, mais aux herbes et plantes qu’il met en œuvre.  » On ne saurait – être plus clair ! Mais, ce n’est qu’une partie de l’enseignement.

Cette culture enseigne également que la vie comporte des points – pivots qui surpassent nos individualités ; par exemple, que l’eau ne doit pas être vendue ; que le pire crime que l’on puisse commettre c’est d’empoisonner l’eau ; car, « que boirait le pauvre ? » demande – t – on. Le respect de la vie est poussé à un point tel qu’avant de tuer la bête domestique pour l’alimentation – nécessité vitale – il faut lui donner à boire y compris symboliquement en trempant son bec ( pour la volaille ) dans l’eau pour signifier que l’acte est une nécessité de survie. Aujourd’hui, je dirais que les sociétés protectrices des animaux qui existent à travers le monde nous rejoignent en quelque sorte dans ce que nous croyons qu’est la vie…Ce qui nous renvoie à Soundiata Keita : « Toute vie est une vie… » !

Vous voyez donc qu’il ne s’agit pas fondamentalement d’ésotérisme, en tout cas pas seulement de cela…

Connaître ! me diriez – vous, mais avec quels outils doit – on pénétrer le sens profond de cet enseignement, et je vous répondrais : avec les concepts que propose le Vodou dans son état fondamental qui, de ce fait est une PEDAGOGIE ; et comme dans toute pédagogie, le questionnement est le moteur essentiel. C’est donc à partir du questionnement que nous pouvons accéder à l’essence véritable du Vodou, ce qui doit nous amener à distinguer les dieux – concepts (ceux que j’analyse sur le site  » la pensée et son objet « ) qui justement sont questionnement en eux – même, des autres divinités.

Comme vous pouvez le voir, le sens que je peux donner à votre expression : redéfinir et restituer, c’est amener l’Homme – pas seulement l’homme Noir – à retrouver dans le récit fondateur de chacun des dieux – pédagogie, les points de contradiction qui justement sont là pour nous conduire au questionnement. C’est le but que je recherche.[3]

3 – Comment percevez-vous la quête de l’identité mystique et spirituelle de l’homme Noir actuel, plus spécifiquement celle des descendants de Glélé ou Gbéhanzin ?

Je ne suis pas certain qu’il y ait en ce moment une quête d’identité mystique ou spirituelle qui soit spécifique à l’homme Noir en général et aux héritiers de Glélé ou de Gbêhanzin en particulier ; il me semble que nous sommes plutôt dans le cadre de la demande générale de spiritualité qui émerge de notre planète depuis quelques années, voire quelques décennies, et qui semble concerner toutes les sociétés à travers tous les continents et toutes les classes sociales ; vous vous rappelez les propos de cet intellectuel, penseur et homme politique Français qui disait que le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas. Nous y sommes en quelque sorte, et l’homme Noir n’échappe pas à la tendance générale me semble t – il.

Je dirai au contraire que nous, Africains, nous les Noirs, nous possédons une solidité psychologique non négligeable qui fait que nous ne nous posons pas trop de problèmes existentiels ; les coups de buttoirs au quotidien suffisent à occuper tout notre temps !

Je me demande si l’homme Noir ne cherche pas plutôt et plus simplement sa place dans un concert des nations où on lui renvoie constamment le poids des temps passés, le poids d’une souffrance, d’une misère dont sans doute il est en partie responsable.

S’il n’y avait pas en lui la solidité psychologique dont je parlais tout à l’heure, les conséquences seraient dramatiques ; je n’en veux pour preuve que la quasi absence de suicide dans nos sociétés contrairement à ce qu’on peut constater ailleurs.

Dans le même ordre d’idée, il n’est pas fait appel non plus aux structures dites de soutien psychologique à chaque épreuve que le destin met sur la route de l’individu ; il est vrai que nos organisations sociales assurent par leur nature communautaire une prise en charge sans faille qui laisse toute sa place à l’émotivité, elle peut ainsi s’extérioriser librement ; une prise en charge qui n’est nullement intempestive en cela que nul n’est vraiment isolé et abandonné à lui – même. Espérons que cette solidarité puisse durer encore longtemps.

Encore une fois, le quotidien extrêmement dur qui est le nôtre ne nous laisse pas le temps moral pour nous épancher sur notre état d’âme en tant qu’individu, sauf bien sûr dans les cas où un désordre pathologique s’est installé.

Si nous nous mettons au niveau des héritiers des différents royaumes qui se partageaient le sud du Dahomey avant la colonisation, le problème, ou mieux la vision, n’est guère différente, je pense, de celle de l’homme Noir en général ; ces héritiers ne peuvent constituer, à mon avis, un ensemble suffisamment typé pour que leurs préoccupations diffèrent notablement de celle de l’homme Noir partout ailleurs, ou encore s’écartent des modèles problématiques qu’on peut recenser en Afrique. N’est – ce pas plutôt une revendication de reconnaissance qui prévaut dans son esprit ? Une reconnaissance au sein de la famille humaine ; et si tel est le cas comme je le pense, cette recherche dépasse largement le cadre historique pour s’inscrire au niveau même des concepts qui ont façonné l’évolution de l’esprit de l’homme depuis les temps ancestraux, notamment dans l’élaboration des archétypes.

Je vais préciser ma pensée en faisant remarquer que l’homme a instauré depuis des temps immémoriaux les catégories du Bien et du Mal dans lesquelles il range des faits, des actes ou bien des évènements ou encore plus simplement des ressentis, et cela se fait dans toutes les cultures depuis toujours.

Par analogie, toutes les cultures distribuent ces catégories en se référant soit : 1°/ à la constitution de l’homme physique, 2°/ soit à la constitution de la société, 3°/ soit encore à la constitution des groupe de sociétés… etc.

Par exemple dans la catégorie n° 1, on peut citer la gauche et la droite de l’individu ; dans la mesure où chaque Etre humain possède une gauche et une droite, si vous mettez la catégorie du Bien à droite et celle du mal à gauche (ou l’inverse) vous n’offenserez personne parce que ce sont des propriétés qui sont portées par tous ; tout au plus créerez – vous des points d’option, c’est le cas par exemple en politique où les uns se réclament de la Droite et les autre de la Gauche sans pour autant déboucher sur un affrontement qui met en cause la nature humaine de l’autre. Vous ne pouvez pas utiliser l’une ou l’autre option (Droite ou Gauche) comme un levier pour vous différencier de l’autre à votre avantage en termes de qualité, d’intelligence, de droit ….

Si maintenant vous attribuez une catégorie considérée comme relevant du Bien (ou à l’inverse relevant du Mal) à une partie seulement de la société, vous créez une discrimination dont les conséquences peuvent être dramatiques, car vous mettez en cause la nature même de l’individu qui sera ainsi assimilé soit à la catégorie du Bien soit à celle du Mal, (c’est là, l’une des causes du racisme) ; vous faites donc une répartition qualitative de la société sur des critères unilatéraux ; des critères imposés qui ne vont pas de soi, et qui interfèrent sur l’action, car l’homme agit en fonction de son subconscient pour l’essentiel, alors que le raisonnement se conduit à partir du conscient et relève de choix.

La situation qui est faite aux femmes DANS TOUTES LES SOCIETES HUMAINES est de cet ordre quel que soit le continent. Si on veut établir une société harmonieuse, il faut faire remonter au niveau du conscient cette anomalie pour ensuite commencer le travail de réflexion qui s’impose.

Voici un exemple ; Vous savez, il y a quelques années encore tous les cyclones qui dévastent régulièrement notre planète portaient systématiquement des noms féminins ; il y a eu une réaction légitime et vigoureuse des femmes, aujourd’hui, les cyclones portent alternativement des noms féminins et masculins ; une année, ils sont désignés de noms féminins et l’année suivante, de noms masculins. Ainsi, on ne suggère plus que les femmes sont calamiteuses comme les cyclones ! C’est un début.

Le problème est sorti du domaine subconscient ou bien subit une équilibration à ce niveau. Je ne pense pas que cela suffise à régler le sort que nos sociétés réservent aux femmes, mais, nous avons inversé l’action d’un archétype, et cela me paraît important parce que porteur d’avenir dans les relations entre hommes et femmes ; reste bien sûr le travail de réflexion.

De même, il y a en France par exemple des départements qui estiment que leur dénomination (Basses Alpes, Basse Normandie…) porte atteinte à leur image ; en effet le terme « Bas » relève dans le subconscient collectif de la catégorie du « Mal », alors que « Haut » relèverait de celle du « Bien ». Ces départements ont demandé et obtenu, après des années d’insistance, de changer de nom en faisant disparaître le terme « Bas » – et donc la notion négative qui s’y attache – de leur nouvelle dénomination. (J’ignore toutefois si l’expression  » France d’en bas » qui a cours dans les discours politiques en France à l’heure actuelle entre dans ce schéma !)

On peut appliquer le même processus aux couleurs ; en effet, on attache dans le subconscient collectif de l’humanité généralement une valeur négative à la couleur noire, or, une partie non négligeable de l’espèce est de cette couleur de peau, il en résulte qu’au niveau du subconscient l’association est établie et va jouer un rôle négatif, c’est là l’une des bases subconscientes du racisme envers les Noirs. En effet, en quoi un jour qui voit s’abattre de grands malheurs, quelle qu’en soit la nature, sur une société, un système, un individu ou un groupe d’individus, une organisation ou un pays…etc. peut-il être un jour « noir » ?

Dites qu’un tel jour est dramatique, tragique, douloureux …etc. et vous transmettrez la douleur, la souffrance qu’un tel jour aurait apportées sans pour autant générer dans l’esprit de l’interlocuteur l’association d’idée négative à l’encontre d’une partie du genre humain. Autrement, l’association négative est un coup de couteau que vous portez à cette partie de l’humanité. C’est là un comportement tellement banal que nous n’y prêtons plus attention au quotidien mais qui s’insinue dans le subconscient avec les conséquences qu’on peut imaginer.

Il ne fait pas de doute dans mon esprit que l’éradication de ce type de langage doit faire partie des actions de lutte contre le racisme. Là aussi, j’imagine volontiers votre site s’associer à cet effort et même en prendre l’initiative.

4 – On oublie facilement les fondements du Bénin actuel. Des villes comme Kovê, Porto-Novo, Ouidah… perpétuent encore des rites et croyances animistes ancestrales. Mais leur signification profonde échappe au jeune d’aujourd’hui. Pensez-vous utile de raviver et maintenir la mémoire ?

Les rites qui sont liés aux croyances ancestrales sont vivaces pratiquement dans toutes les localités grandes ou petites, et bien entendu dans celles que vous citez, tout comme nous les trouvons dans d’autres pays, en Afrique bien sûr mais aussi en Amérique. Mais à vrai dire, peut – on parler de renouveau ? Je l’ignore, mais il me semble que ceci a toujours existé ; l’avance du christianisme ou de l’islam n’a en rien porté ombrage véritablement à l’assise de ces pratiques, permanence dans les têtes qui explique, nous l’avons vu, que le Vodou soit demeuré vivace pendant et après la traite des Noirs. Il convient cependant de distinguer le rituel des fondements, car ce qui est regrettable, c’est que le rituel perdure sans pour autant conduire à un approfondissement des fondements, j’y reviens ! En effet le rituel n’est important que s’il accompagne l’évolution induite par la pédagogie qui selon moi est la seule raison d’être, non seulement du Vodou mais de bien d’autres concepts religieux. A la jeunesse d’aujourd’hui, je demanderais de tendre vers une conceptualisation du rite, en particulier dans sa composante sacrificielle ; il ne s’agit pas de sauvegarder des poules et autres coqs… mais de retrouver l’enseignement qui est inséré dans le Vodou.

Ma réponse à votre question est donc oui, il est utile selon moi de lancer notre jeunesse, celle qui réfléchit, sur la recherche, l’étude et l’analyse des fondements non pas d’un point de vue mystique ou ésotérique, mais purement logique et rationnel, sinon, je le répète, on peut sacrifier tous les poulets ou moutons de l’univers et ce sera en pure perte.

Je vous donne un exemple si vous le voulez bien. Parmi les figures de Fa – Fa est considéré comme le dieu de la divination, mais j’ai montré qu’il n’en était rien, que sa fonction n’est en aucun cas de prédire l’avenir – Parmi les figures de Fa donc, il y en a une – Sa Mêdji – qui dit que le titulaire de cette figure « rapprochera la terre de la mer, mais restera seul s’il ne fait pas de sacrifice « .

Explication : Il faut comprendre que terre et mer représentent deux points de vue, mais deux points de vue différents ; les rapprocher signifie donc établir une conciliation entre eux. En d’autres termes, le titulaire de Sa Mêdji serait doué pour concilier des adversaires – les fameuses palabres africaines ! – mais le dieu ajoute que si ce conciliateur – né ne fait pas de sacrifice, il restera solitaire, isolé – redoutable perspective en Afrique comme vous le savez. Mais alors, dites – moi, quel sacrifice conseillerez – vous à une telle personne ? Vous voyez, une telle personne peut sacrifier autant de bêtes qu’elle voudra, si elle ne comprend pas le vrai sens de l’enseignement ce sera en pur perte, vous en convenez je pense.

Cela nous ramène à deux choses essentielles, d’une part la nécessité d’un travail de réflexion, et d’autre une conceptualisation aussi bien du contenu que du rite.

Prenons par exemple la notion de sacrifice, la plus remarquable conceptualisation que j’en connaisse est celle du christianisme dans laquelle tous les sacrifices que pratiquait le judaïsme, sa racine, sont ramenés à un seul qui est symbolisé de surcroît ! Même dans ce cas, ce n’est encore qu’une étape selon moi ; mais c’est là, une autre histoire…

Ensuite, et toujours pour répondre à votre question, nous devons encourager la jeunesse à analyser, critiquer, reformuler, et pourquoi pas, actualiser notre héritage culturel ; en un mot le défendre après en avoir acquis la maîtrise des fondements et fait une mise à jour rationnelle si nécessaire ; car, si nous sommes les premiers à les fouler au pied, il n’y a aucune raison pour que le reste du monde n’en fasse pas autant ; Il faut accepter aussi que cette jeunesse puisse en écarter les aspects folkloriques qui font les délices de bien de touristes amusés ou qui seraient à la recherche de je ne sais quelles ouvertures sur des mondes inconnus.

La signification profonde que vous évoquez est celle qui devient évidente quand on écarte le rituel, je dirais même quand on oublie le dieu en tant qu’objet de croyance pour ne chercher qu’à mettre en lumière l’enseignement dont il est porteur, le service qu’il est censé assurer auprès de l’homme ; c’est – à – dire, écarter les dieux pour retrouver les mots que l’Homme adresse à l’Homme.

 

5 – Monsieur Aclinou, vous posez des problèmes contemporains fondamentaux : quel est le prix à payer pour libérer les mal-nourris du tiers monde de leur mal. Vous dévoilez la piste, en la combattant, des voies déguisées de l’expérimentation transgénique…

Ce que je veux, c’est attirer l’attention sur le fait que la malnutrition ne doit pas servir d’alibi à nous – mêmes ou bien à d’autres. On connaît parfaitement les causes de la malnutrition là où elle existe, car, ce n’est pas le cas partout en Afrique. Avant donc de proposer des solutions nouvelles, voire extrêmes, pourquoi ne pas réfléchir, pourquoi ne pas prendre le temps de rechercher les vraies causes ; pourquoi ne pas considérer que nos problèmes résultent d’abord de notre action…

Je voudrais préciser que ce qui est dénoncé ce n’est en aucun cas les manipulations génétiques, pas du tout ! Et pour cause, je suis par ma formation en mesure de porter un regard qui n’est en rien émotionnel ou politique sur la question.

Nous ne sommes pas seuls certes, mais l’aide du reste du monde ne peut en aucun cas être considérée comme une panacée ; d’autant que cette action est rarement neutre, elle peut être dangereuse parfois sans pour autant sauvegarder nos économies ; dans tous les cas elle est désastreuse psychologiquement sauf, quand nous faisons face aux soubresauts de la nature, et là heureusement, c’est l’homme qui se porte à la rescousse de l’autre et c’est heureux. MAIS, ET C’EST LA, UNE CONVICTION PERSONNELLE : L’HOMME EST UN MARCHAND, ET LE SEUL ARTICLE DE SON FOND DE COMMERCE EST L’HOMME ; L’OUBLIER SERAIT UNE GRAVE ERREUR.

Voici un exemple : Il y a quelques années, au plus fort de la crise de la vache folle, la Communauté Européenne a interdit l’exportation de la viande bovine d’origine anglaise vers les autres Etats de l’union ; une chaîne de télévision française rapporta qu’un ministre Anglais demandait à la CEE de les autoriser à vendre la viande d’origine anglaise (suspectée donc) en dehors de la communauté ; où pensez – vous qu’une telle viande serait écoulée ? Sûrement pas en Louisiane ou dans le Nevada ni à Tokyo…

Ce n’est qu’un exemple, et dans ce cas précis, je veux bien à la limite qu’un ministre fasse une telle demande, considérant peut – être que son rôle est de chasser les mouches autour des étals des marchands, et oubliant par là-même que cette terre est une et qu’il faut nous entendre tous autant que nous sommes pour y vivre en paix ; va donc, pour le ministre !

Mais que le peuple anglais dans son ensemble ne soit pas descendu dans la rue pour hurler son indignation, voilà qui est autrement plus décevant et montre la nécessité de la vigilance qui est en fait l’objet de l’écrit auquel vous faites allusion.

Dans bien des cas, quand on y regarde de près, le jeu n’en vaut pas la chandelle, et tout responsable politique qui n’en tiendrait pas compte voue simplement ses concitoyens à l’esclavage, je dirais à un esclavage plus prononcé ; car en fait, c’est de cela qu’il s’agit et le problème est d’importance.

Un célèbre homme politique Africain[4], écrivain et poète de surcroît, aujourd’hui disparu hélas, avait déclaré qu’ « Au banquet de l’universel, la rythmique sera Nègre… », je suis d’accord à une condition : que ce soit le Nègre qui choisisse librement de jouer le troubadour…

Dans l’immédiat, le problème de la malnutrition ne me paraît pas devoir trouver une solution si nous ne le situons pas dans le cadre général de la conduite des sociétés, c’est – à – dire de l’action politique ; mais, c’est là un autre débat.

En résumé, le problème n’est pas la modification génétique, ceci me parait inévitable et cette recherche peut effectivement déboucher sur une solution à bien de problèmes, mais que cela ne serve pas d’alibi !

Et voici le plus surprenant : le premier dieu du Vodou – Lêgba ou Eshu – désigné comme dieu en chef par Le Tout – Puissant à la demande des dieux eux – même selon la légende, Lêgba donc est toujours représenté le sexe à l’air dans toutes ses effigies publiques, ceci est en conformité avec les données d’une légende sur le dieu où il est intervenu pour faire CORRIGER l’anatomie féminine, en particulier l’emplacement du sexe féminin, dont il trouvait la première localisation par Le Tout – Puissant totalement inadaptée et bafouait la dignité de la femme ! Quand on saisit tout le sens de cette légende (qui sera analysée dans  » Les commentaires » à venir)[5], on ne peut pas s’opposer aux manipulations qui nous préoccupent.

 

6 – De manière plus globale, vos ‘alertes’ sont toutes fidèles aux contradictions basiques que vos écrits sur le mysticisme font surgir : la part et valeur réelles du vivant (l’Homme par exemple) dans un processus de pensée rituel, infernal, quasi inéluctable. N’est-ce pas ?

Le processus de pensée qui est rituel en cela que chacun semble considérer que bien de choses vont de soi et doivent constituer un repère de ce fait me paraît discutable, non pas pour le plaisir du questionnement, mais parce que je crois qu’on ne peut aller vers les autres avec un pré – requis spirituel, intellectuel ou culturel, car alors l’affrontement est inévitable !

Vous conviendrez que cela ne peut – être un but en soi. Je crois me situer en dehors du mysticisme, non pas pour le nier ou le rejeter, mais parce que je considère que cela ne peut être qu’une expérience personnelle que je ne possède pas ; et puis, je suis mal à l’aise face à la pensée que tel ou tel aspect du vécu humain puisse échapper au champ de la réflexion ; c’est en cela que j’aime la définition du Vodou : « ce qu’on ne connaît pas encore…  » Les alertes sortent donc de tout cadre mystique et se veulent essentiellement une invitation à la réflexion.

Nous avons évoqué la malnutrition, nous pouvons considérer par exemple le problème de la dette du Tiers Monde ; nous n’allons pas reprendre ici l’analyse que j’en propose, mais une réflexion est indispensable à mon avis car, c’est de notre sauvegarde psychologique qu’il s’agit, c’est aussi un combat, le psychologique est aussi une arme, et si celle – ci nous fait défaut, parce que nous n’avons pas suffisamment d’exigence envers nous-même, alors, je crains que les problèmes de l’homme Noir ne soient pas près de trouver une solution…

Le problème n’est pas de survivre, car des six ou sept milliards d’Êtres que nous sommes sur la planète, il s’en trouvera toujours quelques-uns pour nous offrir une miette par – ci, une miette par- là, mais est – ce vraiment cela que nous voulons léguer à nos descendants ? Encore une fois, si nous considérerons qu’un engagement pris peut ne pas être tenu coûte que coûte, même si nous sommes fondés à demander des aménagements, il y va de notre crédibilité. La chose est d’importance car, elle commande notre respectabilité, et surtout nous laissons une image déplorable, gravement préjudiciable, non pas matériellement forcément, mais sûrement psychologiquement pour ceux qui viendront après nous ; j’y vois donc aussi une responsabilité vis-à-vis d’eux d’autant que c’est nous détruire et les détruire PSYCHOLOGIQUEMENT.

Je comprends que le monde politique qui se trouve face à des problèmes immédiats à résoudre puisse se tourner vers la recherche de raccourcis sans une véritable réflexion préalable, mais la trop grande facilité est une erreur selon moi. Sur ce point précis, nous avons une autre particularité en Afrique, qui est que l’homme politique africain est aussi l’intellectuel le plus souvent ; l’analyse, la réflexion sont alors conduites dans l’action sans ce miroir, oh combien efficace, que constituerait une classe d’intellectuels NON ENGAGES DANS L’ACTION POLITIQUE, et dont les analyses et réflexions, parce que non contingentées par le résultat politique, seraient l’un des gardes – fous du politique ; c’est à mon avis le prélude à une véritable démocratie, celle dans laquelle le peuple est la seule référence. J’ai cependant bon espoir que les choses changent rapidement sur ce point, grâce notamment à des sites comme le vôtre qui s’ouvrent aux débats et invitent à la réflexion en dehors de l’action politique immédiate.

7 – Hommes et Terre – Hommes et Dieux est particulièrement expressif de votre pensée : le Vivant est exploré et s’explore en relation à deux fondements : le sol et l’éther. Est-ce ainsi qu’il faut comprendre ?

Voici la genèse de la forme d’expression : Il y a au Bénin, un village dont le nom est Kouti ; ce nom est particulier et n’a pas toujours été celui que portait la localité semble – t – il ; il signifie : La Mort a vaincu , ou mieux, la Mort est rétablie dans sa fonction » ; ce nom s’oppose à cet autre patronyme : Kou-Ti-Mi, que l’on peut traduire par : « la mort ne peut pas m’atteindre », que portait une femme du village. Vous vous doutez qu’il y eut un débat, une controverse à une époque reculée, entre les anciens du village pour aboutir à ce changement d’identité après une action contre la femme sans âge qui « refusait » de mourir.

J’ai voulu raconter cette histoire, (peut – être une légende, mais le village de Kouti existe réellement, on peut s’y rendre) ; très vite je me suis aperçu que je ne pouvais le faire vraiment sans imaginer ce que fut le débat ; je ne pouvais pas le faire sans proposer ce que pouvait être la controverse entre les habitants ; ainsi est né le projet Hommes et Terre – Hommes et Dieux, ou L’Horloger de Kouti* ; car en effet, le seul support de la pensée pour ouvrir une controverse est la culture dont le cultuel n’est qu’un élément. Vous avez tout à fait raison de parler d’exploration, c’en est une en effet, car sans la connaissance au plus profond des fondements culturels d’un peuple, nous ne pouvons pas, selon moi, établir un dialogue véritable avec lui et donc bâtir un univers d’harmonie en commun ; il ne resterait alors que la confrontation…

Explorer la culture qui est la mienne et la faire partager à d’autres, mais aussi et surtout rechercher les points de convergence, qu’ils soient de nature culturelle et, plus rarement, de nature cultuelle.

On dit les Africains polythéistes par exemple, or, quand vous pénétrez les fondements du Vodou[6], vous vous apercevez qu’il n’en est rien, en tout cas pour les peuples qui ont Tado pour racine. C’est un peu comme si on disait les chrétiens polythéistes à cause des nombreux Saints qui sont vénérés dans le christianisme ! Ainsi, dire DIEU ne signifie pas grand-chose, tout dépend de ce que vous y mettez, et là tout reste possible, alors que dire MAHU (ou Mawu), comme dans le Vodou, signifie exactement  » ce que nul ne peut atteindre », c’est un CONCEPT qui est clair, qui est précis, et dont le peu de théogonie que recèle le Vodou précisera le rôle ; Je dis le peu de théogonie, et en cela l’Afrique n’est pas un cas isolé. En effet, on trouve en fait peu de théogonie dans les sociétés humaines autant que je sache, par contre les genèses sont courantes ; le judaïsme nous offre à la fois une genèse « La Genèse » et une théogonie élaborée (Ezéchiel surtout, et peut être Isaïe). La Grèce antique ne propose même pas vraiment une genèse, par contre elle nous offre une pédagogie extraordinaire dont l’homme est le pivot allant jusqu’à séparer un domaine du divin (couvert par la foi) et un domaine du profane (réservé à l’homme) qui sera le point de départ de ce que nous appelons aujourd’hui Sciences.

Ce que je veux montrer, c’est que le Vodou recèle lui aussi une véritable pédagogie, il a manqué les maîtres d’école attentifs, décidés et tenaces pour en assurer l’application au niveau de l’individu ; c’est en cela que l’excès de rituel me semble dommageable en masquant l’essentiel.

Paul Aclinou, Reims, mars 2004. (Répondant aux questions de S. Diop – Planète Afrique)

Republié en 2011 sur la revue

[1] Ce site n’existe plus (2016) mais la chartre peut être consulté sur :

https://adacpaul.wordpress.com/2017/07/07/lafrique-par-ecrit-la-charte-du-manden/

[2] La pollution vient surtout du christianisme.

[3] Version anglaise du premier site traitant du problème  (Archives sauvegardées) :

 http://www.geocities.ws/Athens/Delphi/2291/geocit/index.htm.

Lire également : Paul Aclinou, Le vodoun : leçons de choses, leçons de vie ; Les Impliqués éditeur Paris 2016

Paul Aclinou, Une pédagogie oubliée : le vodou ; Harmattan éditeur, Paris 2007.

[4] Il s’agit du président du Sénégal Léopold Sédar Senghor

[5] L’analyse est proposée dans « Le vodoun, leçons de choses, leçons de vie » L’Harmattan éditeur, 2016, page 88-103.

[6] Idem référence 4. Et P. Aclinou, Une pédagogie oubliée : le vodou, L’Harmattan éditeur, 2007

André Malraux, regard sur un point d’histoire, un évènement : le premier Festival Mondial des Arts Nègres, – FESMAN I – Dakar 1966 . Par Paul Aclinou

1er Festival mondial des arts nègres, Dakar 1er-24 avril 1966[1].

L’évènement s’ouvre par le colloque « Fonction et signification de l’art nègre dans la vie du peuple et pour le peuple « : 30 mars-8 avril 1966. Organisé par la S.A.C… Société Africaine de Culture.

 

 

« Nous voici donc dans l’histoire » [2]!

C’est par ces mots que le 30 mars 1966 à Dakar, André Malraux commença son discours après les salutations d’usage. C’était lors de la séance inaugurale du colloque qui fut la cheville ouvrière du premier festival mondial des arts nègres. On y a débattu sous la présidence d’Alioune Diop, du thème : « fonction et signification de l’art nègre dans la vie du peuple par le peuple« ; il s’est tenu du 31 mars au 8 avril 1966 ; le festival lui-même se déroulant du 1er au 24 avril.

D’emblée, la problématique déployée par Malraux dans son discours déborde du seul cadre d’un message esthétique – l’art – pour embrasser une totalité, une totalité qui est constituée d’un continent, de peuples et de l’homme noir ; mais une totalité à travers laquelle Malraux, comme Senghor, comme Aimé Césaire, voyait d’abord l’homme… l’homme tout court ! Même si pour Senghor, il s’agissait de fixer à travers la tenue de ce festival, le concept de négritude aussi bien dans les courants culturels mondiaux que d’en faire une idéologie politique.

        Le colloque

De fait, ce fut d’abord Senghor qui précisa le sens de l’évènement dans un discours à la nation le 19 mars 1966, quelques jours donc avant l’ouverture du festival ; il dit :

« Le premier festival mondial des arts nègres a très précisément pour objet de manifester avec les richesses de l’art nègre traditionnel, la participation de la Négritude à la civilisation de l’universel« .

Et à André Malraux de dire comme en écho : « Nous voici donc dans l’histoire ! » Au ministre de préciser quelle est la nature de cette histoire, de préciser quelle est sa portée et quelle est sa dimension.

André Malraux poursuit en effet et dit : « Pour la première fois, un chef d’Etat prend entre ses mains périssables, le destin spirituel d’un continent. » Et il ajoute : « Jamais, il n’était arrivé ni en Europe ni en Asie, ni en Amérique qu’un chef d’Etat dise de l’avenir de l’esprit : nous allons ensemble tenter de le fixer.« 

dire de l’avenir de l’esprit… ce fut donc un point d’histoire dont Malraux précisa la dimension humaine et universelle, car il ajoute : « Ce que nous tentons aujourd’hui ressemble aux premiers conciles… » La comparaison est audacieuse à première vue, elle est pourtant conforme à l’ampleur de l’évènement et au ressenti que nous en avions, nous qui étions au cœur des célébrations, nous qui étions bénéficiaires de ce festival et de ses attendus. Car, comme pour les Pères de l’Eglise qui se réunissaient à Nicée, Ephèse, Chalcédoine et à Constantinople, il s’agissait de dire le présent pour fonder l’avenir en donnant forme, selon eux, à la route à suivre. En d’autres termes, par cette comparaison Malraux signifiait la véritable dimension de l’évènement selon lui. Il se révélait ainsi ce que Senghor dira 10 ans plus tard sur l’homme ; à savoir : « L’essentiel de ce que nous apporte l’écrivain André Malraux, c’est sa vision en profondeur du monde : des êtres, mais (aussi) de leur vie en société parmi les choses et les phénomènes de la nature« .

A la question « avez-vous connu Malraux ? » Senghor répond[3] : « … il a ouvert avec moi le premier festival des arts nègres ; ce qui m’a frappé chez lui, … c’est l’étendue de sa culture et sa compréhension de la différence. Il sentait, il savait que la différence était nécessaire… » Malraux écrira dans « La corde et les souris[4] » : « Je regarde Senghor, et entends le chuchotement des poètes noirs du festival : « Afrique, tu es en moi/comme un fétiche tutélaire au centre du village… » » C’était dans le bureau du chef de l’Etat sénégalais.

N’empêche ! Il faut, « en face de cette défense et illustration de la création africaine,  » préciser le propos et la démarche.

D’abord une définition, « Une culture, c’est d’abord dit Malraux l’attitude fondamentale d’un peuple en face de l’univers ; mais ici aujourd’hui ce mot a deux significations différentes d’ailleurs complémentaires« .

C’est dire qu’à Dakar en 1966 au premier festival des arts nègres, Malraux n’y était pas seulement comme le ministre français de la culture ; il n’était pas seulement en mission commandée pour la France ; il y était comme penseur, il y était comme partie intégrante de l’évènement, il y était comme partie intégrante de l’humain. Malraux était suffisamment tout cela, et il savait que ses hôtes en avaient conscience pour accepter qu’il déploie sa pensée en proposant sa vision de ce que pourrait être une culture universelle. A ce festival, cette vision porte sur la légitimité en deux volets qu’il va déployer au niveau de la danse, de la musique, et de la sculpture. Le discours se poursuit en effet :

« D’une part, nous parlons du patrimoine artistique de l’Afrique, d’autre part, nous parlons de sa création vivante. Donc d’une part, nous parlons d’un passé ; et d’autre part d’un avenir. » Voilà donc selon Malraux, les deux points d’appréciation de l’art nègre à ce festival : un passé et un avenir.

La danse ? Elle était danse séculaire et sacrée et elle devient danse tout court… Malraux constate et conseille : « Elle est en train de mourir, et il appartient aux gouvernements africains de la sauver » car, « La danse sacrée est l’une des expressions les plus nobles de l’Afrique, comme de toutes les cultures de haute époque…« 

Quant à la musique, il y a celle, précise-t-il de la « grande déploration, l’éternel chant du malheur qui entre avec sa douloureuse originalité dans le domaine des musiques européennes« . A ce festival, on célébra une très grande musique donc, celle qui dit selon Malraux, le « très simple et banal bonheur des hommes… »

Mais, ce n’est pas tout au rayon de la musique ; il y a le jazz dit Malraux, « spécifique par son rythme… » une musique « inventée… spécifique aussi par sa matière musicale que nous pouvons rapprocher, poursuit Malraux, de la musique moderne… » « Nous pouvons parfois rapprocher dit encore Malraux, la matière des grands jazz de celle de Stravinski ou de Boulez… Là, l’Afrique a inventé dans un domaine très élaboré, celui de la matière musicale, quelque chose qui aujourd’hui atteint le monde entier… »

Ainsi, André Malraux à ce festival fait balancer son discours d’une culture à l’autre, d’une sensibilité à une autre, établissant ainsi comme des ponts sur lesquels l’homme – l’homme tout court- peut aller et venir…

Cette promenade interculturelle, Malraux va la déployer également à partir de la sculpture ; il dit en effet : « … enfin, le plus grand des arts africains (est) la sculpture« . Des sculptures qui sont des signes ; Malraux précise pour ses auditeurs, mais aussi pour tous ceux qui suivent sa pensée, « …des signes chargés d’émotion et créateurs d’émotion« .

Nous voyons poindre là, le Malraux du musée imaginaire, celui qui célèbre et met en exergue depuis ses débuts le dialogue des œuvres artistiques entre elles quel que ce soit leur point d’ancrage, réel ou virtuel.

En effet, « le musée imaginaire existe pour tous les artistes » proclame-t-il dans « la corde et les souris ». Il rapporte dans ce texte comme une réplique de Senghor : « Les nôtres (artistes) dialoguent avec l’art universel d’une certaine façon, par une certaine voie… » La suite du propos déployé dans l’ouvrage dépasse le cadre du festival des arts nègres de 1966 pour se placer au niveau de la réflexion sur l’importance de la musique comme rythme, comparée à la sculpture ; et surtout, le propos s’est déplacé dans un cadre géographique plus étendu. Il est vrai que dans « la corde et les souris », Malraux traite entre autres, des « hôtes de passage », ceux qui sont venus de l’Inde, de la Grèce antique ou bien de la Russie…

S’il affirme : « à travers sa sculpture l’Afrique reprend sa place dans l’esprit des hommes… », Malraux note cependant que « ces œuvres sont nées comme des œuvres magiques… » mais l’Occident les prend comme des « œuvres esthétiques« . Mais alors, y-a-t-il méprise ? Non ; en tout cas pas entre l’Afrique et l’Occident, car ici comme là-bas, l’artiste –le sculpteur notamment- créait un univers sacré ; il précise : « un univers dont l’artiste n’est pas maître » ; « je ne crois pas dit Malraux qu’un seul de mes amis africains : écrivains, poètes, sculpteurs, ressente l’art des masques ou des ancêtres comme le sculpteur qui a sculpté ces figures. Je ne crois même pas qu’aucun d’entre nous, européens, ressente les Rois des portails de Chartres comme le sculpteur qui les a créés ».

Le malentendu n’est donc pas entre l’œuvre et l’artiste ; ni entre l’œuvre et nous, il ne peut être qu’apparent car la métamorphose est déjà intervenue. Nous retrouvons dans le propos comme l’accent du musée imaginaire ; « La métamorphose a joué un rôle capital » précise Malraux dans son discours, il ajoute : « la sculpture africaine a détruit le domaine de référence de l’art. Elle n’a pas imposé son propre domaine de référence,… l’art africain a détruit le domaine de référence qui le niait« . En d’autres termes, l’art africain a contraint à une métamorphose, selon Malraux « … pour ouvrir la porte à tout ce qui avait été l’immense domaine de l’au-delà… ce jour-là, l’Afrique est entrée de façon triomphale dans le domaine artistique de l’humanité« . Senghor lui répondra comme en écho : « L’art nègre… est entré au musée vivant de l’âme. »

Dire de l’avenir de l’esprit…avait annoncé Malraux dans son discours, le colloque comme le festival s’y sont employés, et il faut que ce soit pour apporter -l’esprit- à l’homme ; et là, Malraux précise qu’il y a deux façons de servir l’esprit :

*  « Tenter de l’apporter à tous »

* Ou « tenter de l’apporter à chacun« .

Dans un cas comme dans l’autre, le politique est aux commandes, mais l’homme peut exiger la liberté, car dit-il, il s’agit de ce que « l’Etat doit apporter, et non plus ce qu’il peut imposer« . Problème de civilisation donc… et là aussi, Malraux se place délibérément au-dessus du cadre de la négritude -et donc du festival- et des Etats africains, pour se situer au niveau de la seule humanité pour laquelle, selon lui, la seule préoccupation est désormais dit-il, « la recherche de la loi du monde« . Une recherche qui ne doit pas fermer les yeux sur l’omniprésence de la machine. « Il ne s’agit pas dit encore Malraux d’opposer un domaine de l’esprit à un domaine de la machine qui ne connaîtrait pas l’esprit« . Une fois de plus, il s’était hissé par sa réflexion au niveau de ce qu’il considérait comme le vrai enjeu de l’humanité désormais ; dès lors, « dire de l’avenir de l’esprit » revient à considérer, précise – t – il, que « l’objet principal de la culture est de savoir ce que l’esprit peut opposer à la multiplication d’imagerie apportée par la machine« . C’est donc une lutte.

Malraux nous apprend que « la culture, c’est cette lutte… » Il nous apprend aussi que « ce que nous appelons la culture, c’est cette force mystérieuse de choses beaucoup plus anciennes et beaucoup plus profondes que nous, et qui sont notre plus haut secours dans le monde moderne…« .

Voilà pourquoi poursuit-il, en revenant ainsi l’objet du colloque et du festival : « c’est pour cela que chaque pays d’Afrique a besoin de son propre patrimoine, du patrimoine de l’Afrique et de créer son propre patrimoine mondial« . Autant dire que là, Malraux renvoyait à son concept de musée imaginaire.

Et encore ce conseil à l’Afrique et aux africains :

« Ce qui fait la force de l’art nègre, c’est la primauté du pathétique... » « Prenez entre vos mains tout ce qui fut l’Afrique. Mais, prenez-le en sachant que vous êtes dans la métamorphose« .

        Le festival

Et le festival, me diriez-vous ?

Malraux est allé très loin dans l’exposé de sa pensée, même si celle-ci ne court qu’en filigrane dans son intervention, en 1966. Le festival fut pour lui, l’occasion de dispenser un enseignement. Mais le colloque et le festival avaient leur propre logique. La genèse de cette logique remonte à 1956, si nous n’insistons pas sur les réunions panafricaines à travers le monde depuis 1900. A la Sorbonne à Paris en 1956 sous l’égide de la revue « présence africaine » et d’Alioune Diop son fondateur, puis à Rome en 1959, c’étaient les penseurs du concept de négritude qui étaient en exergue. Ces congrès mondiaux des écrivains et artistes noirs voulaient accomplir deux choses :

            1* Un travail de mémoire sur un passé massacré, malmené et souillé.

            2* Réveiller « l’esprit et la conscience de l’artiste pour la reconquête d’une personnalité africaine« .

Avec l’indépendance des colonies, acquise ou sur le point de l’être, les participants au congrès de Rome de 1959 jugèrent nécessaire de rapatrier en Afrique, les réflexions qui étaient engagées depuis quelques décennies en Europe et en Amérique notamment. En clair, ils considéraient que leurs pensées ne pouvaient être fondatrices que si elles s’encraient sur le continent ; Aimé Césaire dirait « l’Afrique-mère« . De là, vient en 1959, l’idée d’organiser un colloque similaire sur le continent africain ; un colloque au cours duquel les enjeux politiques seraient débattus certes, mais, qui serait aussi l’occasion de reprendre et d’approfondir les réflexions sur l’art ; en particulier, la réflexion sur l’existence d’une esthétique commune aux artistes qui irait de l’architecture à la sculpture en passant par la musique, la danse et la littérature… 

Allant plus loin, Senghor considère dès 1959 au congrès de Rome, le caractère fonctionnel de l’œuvre d’art « faite pour tous par tous« , c’est-à-dire que, dit-il, « ce sont des éléments constitutifs d’une civilisation négro-africaine » ; il devient nécessaire dès lors pour lui, d’élaborer « un nouvel humanisme« .

A l’origine, la SAC, Société Africaine de Culture, fondée en 1957 et reconnue par l’UNESCO en 1958, devait organiser le super-colloque sur le continent ; mais très vite, Senghor –devenu chef de l’Etat Sénégalais en 1960- et Alioune Diop, prirent les choses en mains avec le concours d’Aimé Césaire pour qui « La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture« .

Dès lors, le Sénégal et Dakar s’imposèrent naturellement comme le lieu d’organisation de ce super-colloque. Le projet devient de plus en plus ambitieux pour finir par se muer en festival ! Le modèle de son organisation ne fut autre que celui des expositions universelles de la période coloniale. Souleymane Sidibé, un haut fonctionnaire sénégalais fut celui qui assura la mise en œuvre comme commissaire de l’exposition.

Le 4 févier 1963, Senghor annonce l’évènement dans un discours à la Nation. « Le festival sera l’illustration de la négritude… une contribution positive à l’édification de la civilisation de l’universel… » il dira encore : « Ni opposition, ni racisme, mais dialogue et complémentarité ».

Après plusieurs reports, l’évènement aura finalement lieu en 1966 sous le patronage de l’UNESCO, et sous le haut patronage des chefs d’Etat Français et Sénégalais.

Dès 1964, l’UNESCO engageait des missions pour prospecter, recenser et répertorier les œuvres d’art ; ces missions étaient assurées par des équipes sous la direction de Jean Gabus, un anthropologue Suisse, spécialiste, entre autres, de l’Afrique, et sous celle du jésuite camerounais Engelbert Mveng » pour qui « L’art traditionnel africain est l’œuvre de créativité du génie négro-africain ; à travers cette œuvre, l’homme exprime sa vision du monde, sa vision de l’homme et sa conception de Dieu[5]« . Evidemment, c’était en tant que spécialiste et connaisseur de l’art africain qu’il fut sollicité. Ces recherches portaient sur les collections privées, les musées nationaux africains et les musées internationaux ; les résultats obtenus furent les splendeurs qui étaient exposées à Dakar.

Pendant trois semaines, des manifestations culturelles et artistiques proposaient des « tableaux » qui composaient comme une œuvre d’art offert au publique.

Outre le colloque, il y a eu l’exposition dont Malraux se fit l’écho dans « la corde et les souris »[6] en évoquant les « six cents pièces » qui furent exposées au musée construit pour l’occasion, « le musée dynamique« . Cette exposition dont le titre est : l’art nègre, sera transportée ensuite au Grand Palais à Paris au mois de juin de la même année.

Le palais de justice de Dakar accueillait une autre exposition, d’art moderne cette fois, dont le titre est : « tendances et confrontations« .

Un village artisanal (Soumbédioune) proposait comme de l’art en déploiement…

Le Nigeria, invité d’honneur, organisa sa propre exposition à l’hôtel de ville. 

On bâtit un théâtre, le théâtre national Daniel Sorano ; outre les spectacles de ballets, de danses et de musique qui s’y déroulaient, on y donnait également des pièces de théâtre, notamment « La tragédie du roi Christophe » d’Aimé Césaire, avec la mise en scène de Jean Marie Serreau.

Toute la ville de Dakar était de fait, le théâtre des manifestations culturelles.

On pouvait écouter la musique sacrée, Gospels et Négro Spirituals à la cathédrale de Dakar. Quant au jazz, on l’entendait de partout… mais surtout au stadium de Dakar où, en présence du gotha du festival dont Senghor, Duke Ellington fut inoubliable une fois encore !

L’île de Gorée en face de Dakar était tous les soirs le théâtre d’un spectacle « sons et lumières » pour l’évocation de l’esclavage avec Jean Mazel comme maître d’œuvre ; Malraux en vantera la féérie dans « la corde et les souris ». De fait depuis la mer, des paquebots de croisières, dont un prêté par les Etats-Unis, permettaient à des milliers de privilégiés de jouir du spectacle.

        Les non-dits

On n’imagine sans doute pas aujourd’hui, le retentissement qu’eut ce festival. Nous étions en 1966, six ans seulement après l’indépendance des colonies. Nous ressentions le festival comme l’évènement qui scellait la liberté retrouvée, même si personne n’ignorait qu’elle était relative et devait encore être affermie. Le sentiment dominant était qu’à partir de cette manifestation commençait véritablement la liberté parce qu’elle est aussi culturelle, parce qu’elle est aussi spirituelle…Ce fut une manifestation qui a voulu prendre acte de l’indépendance des peuples ; un évènement qui a voulu inscrire un continent dans l’universel à sa manière ; un évènement enfin, qui voulait solder un passé historique.

Pour beaucoup, le festival avait aussi une connotation politique ; pour Senghor notamment, il célébrait aussi le triomphe d’une certaine voie de libération, il célébrait le triomphe d’un certain choix de forme de lutte. L’irénisme apparent comportait donc des non-dits. Des non-dits que mettait en lumière la liste des invités présents, pays ou personnalités, artistiques ou non… Il ne s’agissait donc pas seulement d’une manifestation culturelle, des « états généraux de la négritude« , mais d’une manifestation ouvertement politico-culturelle voulue et imposée par Senghor.

Quelques noms de présents : Aimé Césaire, Englebert Mveng, Michel Leiris, Amadou Hampaté Ba, André Malraux, (bien sûr !), L’Empereur Haïlé Sélassié, Joséphine Baker, Duke Ellington, Katherine Dunham, Langston Hughes … pour ne citer que ceux-là.

Les absents remarquables ne manquaient pas ; par exemple : Fidel Castro (Cuba), Sékou Touré (Guinée) ou la chanteuse Miriam Makeba… De fait, cette dernière refusa de venir après avoir donné son accord dans un premier temps. En effet, pour Senghor, la culture est le véhicule de lutte par excellence, le seul qui permet de faire l’homme ; mais, sud-africaine et interdite de séjour dans son propre pays du fait de son opposition farouche à l’apartheid, Miriam Makeba ne pouvait commémorer un attentisme politique, fut-ce à travers l’art et la culture qu’elle célébrait par ailleurs. En d’autres termes, comme Senghor, Miriam Makeba était de ceux, à l’instar de Sékou Touré ou de Fidel Castro… pour qui l’art est aussi un moyen de lutte, mais elle voudrait une lutte plus engagée, plus volontaire, voire une confrontation plus directe.

De fait, aucun des mouvements de libération des colonies portugaises – Angola, Mozambique…- n’était convié à Dakar pour le festival !

L’OUA, l’Organisation de l’Unité Africaine, conviée et sollicitée pour jouer un rôle actif à l’instar de celui de l’UNESCO, mais à sa mesure, refusa, pour n’accepter qu’une position d’observateur, tant la divergence était profonde sur la façon de conduire les luttes de libération. Ce fut-là, un premier élément de non-dit.

Un second élément de désaccord apparait quand on regarde la liste des pays présents, il y en avait 37 dont 7 non-africains. On note en particulier l’absence de l’Algérie ; ici, le problème est identitaire en partie, car, le concept de négritude est identitaire pour les Noirs, Aimé Césaire le disait très bien, et le festival voulait célébrer cette identité-là, avant tout autre considération ; or l’Afrique du Nord ne pouvait se reconnaitre dans cette vision. Si pour le Maroc et la Tunisie, le concept de francophonie internationale, cher à Senghor, était intéressant, et ouvrait la voie à leur présence même limitée à Dakar,  pour l’Algérie, son identité arabe et musulmane matinée de communisme ne pouvait célébrer la négritude ni cautionner une vision de la lutte anticoloniale qui était aux antipodes de ce que fut son propre combat[7]. L’opposition était irréductible, car les Noirs de notre côté, ne pouvaient faire de la religion, quelle qu’elle soit, un élément identitaire. A l’époque, même Senghor ne s’y est pas risqué, le christianisme était encore trop fortement attelé à la pensée coloniale dans les mentalités ; il était ressentie comme une arme de destruction psychologique au service de la démarche coloniale. Quant à l’Islam, son rôle politique ne deviendra apparent que des décennies plus tard.

Sur le plan purement politique, l’anticommunisme de Senghor et sa confrontation avec le PAI, Parti Africain de l’Indépendance, le parti communiste sénégalais, malmené par lui, nourrissait la rancœur aussi bien de Cuba que de l’Algérie ou de la Guinée de Sékou Touré ; on peut comprendre l’absence de ces trois pays.

        Les œuvres

On ne peut pas ignorer un dernier type de problèmes que les organisateurs eurent à affronter ; il s’agit des œuvres d’art qui étaient exposées. Elles viennent de collectionneurs qui craignaient de ne plus les revoir parce que réclamées par les pays d’origine, Senghor dut s’engager pour leur retour aux propriétaires et il tint parole.

Parfois, des actions diplomatiques vigoureuses furent nécessaires, ainsi le British Muséum, dont le conservateur était présent à Dakar, refusa, lors des préparatifs, le prêt d’œuvres d’art du Nigeria en sa possession sur la civilisation Nok, ainsi que les sculptures de Benin-city… là, la raison semblait être d’en priver la France qui devait accueillir ensuite l’exposition  au Grand Palais à Paris ! La diplomatie dut entrer en jeu. Grâce au ministre de la culture André Malraux notamment, ces difficultés furent aplanies.

        Conclusion.

J’ai volontairement axé ce survol sur le discours que prononça André Malraux à l’ouverture du colloque ; c’est un choix, merci de le pardonner. J’aurais pu prendre appui également sur celui d’Aimé Césaire, le 6 avril 1966, car comme Malraux, lui aussi alla bien au-delà du message esthétique et culturel. En effet, Césaire repositionne le sujet du colloque pour l’amener vers ce qui semble devoir être le véritable questionnement de tout le festival ; il dit[8] :

« Le thème de ce colloque est ainsi formulé : « Fonction et signification de l’art négro-africain dans la vie du peuple et par le peuple ». Je crois que pour répondre à cette question particulière le plus simple est de poser d’abord une question plus générale et de tâcher d’y répondre, et cette question serait celle-ci : « Fonction et signification de l’art dans le monde moderne ». Autrement dit poursuit-il, avant de parler de l’art africain et de sa signification pour l’Afrique moderne, le mieux m’apparaît de parler de l’art tout court et de sa fonction dans le monde tout court.« 

Autrement dit, il s’agit de l’homme encore une fois, de l’homme tout court, avant toute chose !

Ainsi, Senghor, Malraux et Césaire semblent nous dire que l’art sous toutes ses formes constitue l’outil, qu’il est le moyen, par lequel nous pouvons répondre à la question : « qu’est-ce que l’homme ? » car, le savoir est essentiel, le savoir est une question de survie parce que nous n’avons que ça ; nous n’avons que l’homme. Sans la réponse à cette question, sans la loi du monde, nous peinerons à répondre à toutes les questions qui se posent et qui se poserons à nos sociétés.

Les huit derniers millénaires vivaient sur un consensus, celui de la définition de ce qu’est l’homme, dès lors, il fut possible d’aborder les questions qui se posaient aux sociétés sur la base de ce consensus avec des motivations et des sensibilités très diverses, il est vrai. Aujourd’hui, j’allais dire, depuis un siècle environ, ce consensus n’est plus, d’où pour Malraux comme pour Aimé Césaire, il devenait urgent de parvenir à une réponse ; et pour eux, l’art est le moyen d’y parvenir, l’art et son aire de déploiement qu’est la culture, même s’il n’incarne que des réponses successives… pour l’instant.

Pour l’Afrique, Malraux formula un vœu à Dakar ce 30 mars 1966 ; il dit :

«  Puissiez-vous ne pas vous tromper sur les esprits anciens. Ils sont vraiment les esprits de l’Afrique. Ils ont beaucoup changé…il s’agit certainement pour l’Afrique de revendiquer un passé ; mais il s’agit davantage d’être assez libre pour concevoir un passé du monde qui lui appartient. »

Je ne doute pas que les spécialistes de l’art et (ou) de Malraux, le penseur, que nous allons écouter, vont nous en apprendre un peu plus sur l’homme.

Je vous remercie.

 

Paul Aclinou, Paris 13 novembre 2014. Colloque : André Malraux et les arts extra-occidentaux.

 


[1] Conférence donnée au colloque : « André Malraux et les arts extra-occidentaux » organisé par la Amitiés Internationales André Malraux ; Maison de l’Amérique latine, Paris, 13 – 14 novembre 2014. A paraître également dans les actes du colloque

[2] Discours au festival : « http://malraux.org/images/documents/m_dakar6.pdf« 

[3] L.S. Senghor, La poésie de l’action. Conversation avec M. Aziza. Paris, Stock, 1980

[4] Malraux évoquera le festival et livrera quelques réflexions sur Senghor et l’Afrique au début de l’ouvrage-pages 11 et suivantes- Le miroir des limbes. La corde et les souris ; Gallimard Paris, 1976 ;  Folio.

[6] Malraux évoquera le festival et livrera quelques réflexions sur Senghor et l’Afrique au début de l’ouvrage-pages 11 et suivantes- Le miroir des limbes. La corde et les souris ; Gallimard Paris, 1976 ;  Folio

[7] Le festival panafricain d’Alger en 1969 peut être considéré comme la réponse des tenants de cette sensibilité.

[8] Le discours est accessible à http://gradhiva.revues.org/1604 ; revue éditée par le Musée du quai Branly.