Archives de Catégorie: pholosophie

UN HOMME … UNE CULTURE

Paul ACLINOU répondant aux questions de Monsieur Innocent SOSSAVI, journaliste.

Cotonou – Toulouse, avril 2019.

********************************

Paul Aclinou serait un Béninois de la diaspora plus connu en France qu’au Bénin, son pays natal. Cela est-il avéré ?

I – Qui êtes-vous en vérité ?

Qui suis-je ? Redoutable question, car je suis de la génération de ceux qui croient qu’il n’y a aucune élégance à parler de soi.

Je vais, donc dire, non pas qui je suis[1], mais parler des laits dont j’ai été nourri.

Le point de départ est donc ce Dahomey devenu depuis le Bénin, sans pour autant qu’ait changé ce qui en faisait, et qui continue d’en faire, l’essentiel. Je veux dire par là, que le regard qui est porté sur l’homme n’a pas changé pour autant. Or ce regard, cette permanence, est issu d’un mode d’existence qui a tenu contre vents et marées, qui a résisté à tant et tant de siècles… Vous l’avez compris, je parle du mode d’existence, et non de religion car, cette dernière n’est que la porte d’entrée ; le fait religieux n’est que la face visible, celle qu’on acquiert par héritage. Alors que la substance du mode d’existence dans le vodoun ne peut être qu’une conquête... à faire !

C’est donc là, le premier et le plus important lait dont j’ai été nourri. J’ai la faiblesse de croire que ce lait -les valeurs humaines du mode d’existence vodoun- est d’une qualité telle, qu’il autorise à porter le regard ailleurs sans hésiter, sans se renier, avec fierté… car sans craintes.

Ensuite, je dois ajouter qu’à ma naissance, la France allait jusque chez moi- et je ne l’y ai pas invitée !- Force était donc de porter aussi le regard sur ce qu’elle pouvait apporter quant à la dimension de l’homme, la seule chose qui compte en réalité ! Car la directive, la seule que le premier lait autorise, le mode d’existence vodoun, est que : c’est la parole[2] qu’il faut suivre et non la personne qui la délivre. De ce second lait, riche également, le regard fut prolongé vers d’autres horizons…j’allais dire goulument… sans jamais renier ou seulement mettre en cause le premier lait.

Ce ne sont là que des outils en réalité. Restent les objectifs, ou plus exactement l’objectif. Ce fut une fin d’après-midi de novembre 1948 ou 49, je ne sais plus ! Au soir donc du premier jour d’école – oui, de fait, j’ai commencé l’école assez tard, à sept ans passés !

En rentrant ce premier soir d’école, je passe devant notre voisin, Monsieur Chablis ; il était assis sur une chaise, devant sa maison, comme tous les soirs, quand le soleil daigne se mettre à l’abri, comme tous les jours, pour entendre avancer le temps. En le saluant, il me dit : « Petit Paul (Paulouvi !), tu as commencé l’école ? Alors travaille bien, et écoute tes maîtres ! Écoute-les bien ! Tu seras licencié ès-sciences ! »

« Licencié ès-sciences ! », c’était dit dans une langue qui n’était pas la mienne, pas encore. Certes, je connaissais déjà l’alphabet français, et je savais compter jusqu’à 20 car des frères ainés déterminés, s’étaient acharnés à m’apprendre[3] tout ça en attendant la rentrée des classes. C’était déjà la transmission, une constante de notre culture.

Mais de là à savoir ce que signifie être licencié-ès-sciences, j’étais loin d’en avoir la plus petite idée. Mais l’objectif était enregistré et ne sera jamais oublié. Aller le plus loin possible, contre vents et marées.

Ce fut fait, à ma manière, sans regarder derrière, sans complaisance ni vanité. Mais surtout, sans oublier le précepte absolu : « Quand tu ne sais plus où tu vas, n’oublie pas d’où tu viens. » Il n’y a qu’une façon d’assurer cela, ne jamais rompre le lien, ne jamais perdre le goût du premier lait dont on a été nourri, celui du mode d’existence vodoun.

Et le reste me direz-vous ? Les autres laits ? Ce fut comme des phares qui jalonnent le parcours, mais j’étais prévenu. Le premier lait assurait, péremptoire : « là où tu tombes, là n’est pas ton lit !». Alors je suis allé de phare en phare, en jetant un regard ici, un coup d’œil là, et derrière telle ou telle porte ; j’ai admiré ! J’ai salué, et toujours, je me suis souvenu du propos du vieux : « Dieu t’a donné une tête, et il ne t’a pas interdit de l’utiliser. Alors, ne laisse personne te l’interdire ! »

Ce n’est pas tout, car un jour où je lui demandais de m’expliquer cette histoire de paradis et surtout d’enfer – je parlais du christianisme que je commençais à découvrir, j’avais neuf ou dix ans – mon Vieux me regarda un instant après que je lui fis ma demande ; puis il dit : « Écoute-moi, tu crois que tu peux faire une bêtise suffisamment grosse pour que je te jette au feu ? » Je fis « non » de la tête sans cesser de le regarder.

Ce fut un sevrage, un sevrage psychologique, psychique, moral et spirituel même ! un sevrage sans lequel un individu ne peut jamais être lui-même. Être soi, sans oublier que nous n’avons qu’un bien : l’Homme. C’est pourquoi le premier lait enseignait aussi qu’«il faut aimer les hommes, sans oublier que c’est l’Homme ».

Un lait donc : le mode d’existence du vodoun, et des phares admirés, dont on peut s’éclairer sans jamais oublier de poursuivre sa route.

On en arrive à percevoir que tout ce que l’Homme a fait nous appartient. Tout ce que l’Homme a fait m’appartient ; tout, en bien comme en mal, où et quand ce fut fait ; j’en suis pleinement propriétaire, mais sans jamais oublier de saluer celui ou ceux qui l’ont fait ; sans oublier de me sentir responsable aussi quand les hommes ont oublié ce qu’est l’Homme.

C’est en cela qu’il est incongru selon moi, qu’un homme puisse être considéré comme étranger où que ce soit sur cette terre !

C’est en cela que je ne me vois pas comme relevant d’une quelconque diaspora. Je suis ici, j’ai l’obligation de respecter les lois d’ici. Je suis là, j’ai de même l’obligation de respecter celles qui ont cours là.

Ainsi, si tout ce que l’Homme a fait m’appartient, j’ai le devoir d’inviter l’homme à connaître ce que mon mode d’existence propose. Nous en arrivons à votre second point.

II – Vous êtes l’auteur d’une importante bibliographie évocatrice du vodoun. L’incursion du chimiste dans le vodoun ne tiendrait-elle pas d’un paradoxe ?

Incursion du chimiste, dites-vous ? C’est celui qu’il y a derrière le chimiste qui lance une invitation ; une invitation à découvrir un mode d’existence, celui du vodoun. Mode d’existence dont il est question tout au long des écrits auxquels vous faites allusion ; c’est lui qui voudrait inviter à découvrir, à comprendre et à partager.

Mais c’est une invitation sans mode d’emploi, car il faut que ce soit une conquête. Si paradoxe il y a, ce n’est peut-être qu’une apparence, car le vodoun, mode d’existence, est d’abord de l’ordre du conceptuel, il est de l’ordre de la pédagogie. Voilà pourquoi je voudrais insister sur le fait que le noyau de mon propos porte sur le mode d’existence, et non sur le fait religieux.

Paradoxe en apparence car ce qui aurait pu relever de la chimie, quelle qu’en soit la spécialisation, n’entre pas directement, dans le vodoun, dans le mode d’existence. Ce qui aurait pu relever de la chimie est l’usage que le vodoun, fait religieux, fait des plantes essentiellement. Le travail de Pierre Fatumbi Verger[4] est remarquable sur ce plan.

En tant que chimiste, mon travail sur les plantes portait sur la recherche de substances biologiquement actives dans les végétaux. Il s’agissait donc d’accéder aux principes actifs après une étape d’ethno pharmacognosie, suivie de l’identification botanique des plantes – travail du botaniste, que je ne suis pas. Ce fut donc une recherche collective conduite pour l’essentiel en Afrique, et plus précisément en Algérie pendant huit ans.

Du point de vue structurel, le rapport avec le vodoun, fait religieux, est ténu.

La question devient alors : Dans ce rapport au vodoun, qu’y a-t-il derrière le chimiste Paul Aclinou ? Et je répondrai : une méthodologie, qui s’applique ici, dans les sciences exactes, et là, dans le vodoun, mode d’existence. Et en cela, il n’y a plus aucun paradoxe !

III – La chimie et le vodoun s’accommoderaient-ils l’une de l’autre, et vice versa ?

 Vos publications laissent pourtant croire à une telle accommodation. Qu’en pensez-vous ?

Il n’y a certes pas de paradoxe comme nous venons de le voir, mais ce n’est pas la chimie comme discipline d’étude qu’il nous faut considérer, dès lors que nous nous en tenons au mode d’existence et non au fait religieux.

Par contre, la méthodologie avec laquelle je propose d’examiner le mode d’existence est en tous points identique à celle qui prévaut dans les sciences exactes. En d’autres termes, il ne faut pas se départir de l’idée que seuls les faits font les sciences.

Le propre même de l’esprit scientifique véritable est que : ce sont les faits qui font la science, pas les opinions ni les ressentis ; les faits, c’est-à-dire tout ce qui peut se passer, une fois établi, de l’homme et de ses opinions, comme tuteurs.

Prenons un exemple, celui de la divinité Hêbiesso[5] dans le vodoun, fait religieux ; il n’y a rien à dire de son mythe fondateur dès lors que nous sommes dans l’ordre des croyances. Par contre, si je considère le vodoun, mode d’existence, c’est-à-dire si je me mets dans l’ordre de la pédagogie, je dois m’astreindre à ne considérer que les faits. Là, le mythe fondateur du dieu Hêbiesso pose problème.

En effet, voilà un homme, en l’occurrence un roi, selon le mythe, qui a fait d’énormes bêtises, jusqu’à mettre le feu au palais et au pays, provoquant nombre de décès, et voilà que cet homme-roi devient dieu à la suite de son suicide par désespoir ! Si je considère les faits, et seulement eux -c’est cela la démarche scientifique- je me dis que le bon sens élémentaire ne peut accepter que quelqu’un qui a fait d’énormes dégâts puisse devenir un dieu pour cette raison.

Le bon sens élémentaire interdit d’accepter cela. Reste l’ordre des croyances.

Mais je peux considérer aussi que ceux qui ont imaginé ce mythe étaient des imbéciles, et là, je peux vous assurer qu’il n’en est rien. Mes ancêtres, nos ancêtres n’étaient pas des imbéciles, eux qui nous ont armés afin de résister et de survivre aux coups de boutoirs que nous avons reçus ces cinq ou six derniers siècles, et même avant !

La démarche scientifique impose de reprendre les faits que présente le mythe de Hêbiesso en faisant résolument abstraction des ressentis, des opinions a priori et des croyances, pour tenter d’accéder à l’enseignement du mythe. Et là, nous sommes dans le vodoun mode d’existence. Y accéder – ce que j’appelle le conquérir – ne peut se faire que par une démarche dont les seuls paradigmes sont les faits, c’est-à-dire une démarche scientifique de type sciences exactes. Des faits, c’est-à-dire qu’une fois établis, ils n’ont pas besoin de l’homme comme tuteur. Et c’est là que nous retrouvons l’homme qui est derrière le chimiste, ou plus précisément la méthodologie dont le chimiste est le symbole.

De fait, le vodoun, mode d’existence, s’accommode parfaitement de la méthodologie que suivent les sciences exactes.

Dans l’exemple ci-dessus, celui du dieu Hêbiesso :

            * Soit je considère l’incongruité –devenir dieu pour avoir commis une énorme bévue- comme relevant des croyances, c’est le cas dans le vodoun – religion, dans le vodoun, fait religieux ; dans ce cas, il n’y a rien à redire, c’est le privilège de la foi !

            * Soit je considère que l’incongruité est le fait de personnes insensées ; dans ce cas, j’ai le choix entre deux attitudes, à savoir :

                        Hausser les épaules et passer mon chemin.

                        Ou bien, me dire que le fait religieux n’a pas à rendre compte à la raison ; je reste donc dans le domaine de la foi, qui peut accepter l’incongruité.

         * Soit enfin, en rejetant les deux attitudes ci-dessus, je considère que les concepteurs du mythe, loin d’être des idiots, sont des personnes sensées, qui ont imaginé et construit le récit avec l’incongruité qui doit servir de point d’alerte. Il en est ainsi car, le bon sens élémentaire –qui ne prend en compte que les faits- ne peut pas manquer de buter sur cette incongruité dans le récit. Dès lors, il faut écarter le fait religieux. C’est à ce point que nous retrouvons le mode d’existence. Nous devons reprendre l’analyse alors en considérant seulement les faits, point par point, sans jamais faire appel aux ressentis. Seule la raison doit conduire l’analyse[6].

C’est là, la démarche qui permet de conquérir les fondamentaux du mode d’existence vodoun, sans jamais rejeter cependant le vodoun, fait religieux. Tout au plus, pourrait-on souhaiter quelques désherbages[7] en son sein.

A travers cet exemple, j’ai voulu montrer qu’une même méthodologie convient à la démarche scientifique, celle qui ne prend en compte que les faits, comme elle convient aussi dans la conquête du vodoun, mode d’existence.

Vous avez donc raison de parler d’accommodation.

IV – Est-ce plutôt la science que vous valorisez à travers vos réflexions ?

Je vais être extrêmement clair ; il ne s’agit aucunement pour moi de valoriser la science. Je parle de méthodologie, et la méthodologie est un outil. Je mets à profit cet outil pour, non pas valoriser, mais appeler à prendre possession en accédant aux profondeurs de notre héritage, accéder au plus profond de l’héritage de nos ancêtres.

En effet, quand on y accède, on ne peut qu’admirer l’extraordinaire précision qu’ils ont mis à déployer les éléments de la leçon. On apprécie l’élégance qui caractérise la démarche[8]. Et surtout, ils n’ont parlé que de l’homme, seulement de lui, l’homme tout court ; sans en faire un élément de race, de couleur ou de je ne sais quoi encore…Ils ont parlé de l’homme, sans peuple, sans race et sans terre…

Il suffit de prêter attention au fait religieux, jamais il n’y est question[9] d’hommes Noirs, Blancs ou de religion…

Par-dessus tout, ils l’ont fait en tenant compte de la nature de l’homme, c’est-à-dire, une nature ritualiste et pétrie de croyances. Une nature qui fait que chez lui, tout passe par le rituel, avec dieu -le fait religieux- mais aussi sans dieu, la philosophie…

Le plus extraordinaire selon moi, c’est que nos ancêtres ont pris, avec élégance, des dispositions pour que les valeurs qu’ils nous léguaient soient à l’abri ; à l’abri du temps et des vicissitudes de la vie ; ces valeurs sont à l’abri même des coups de boutoir des hommes et des évènements, comme elles le sont du temps, c’est-à-dire de l’histoire.

C’est cela, la fonction du triptyque avec ses deux branches, autonomes, indépendantes l’une de l’autre ; triptyque qui est le thème de votre question suivante.

V – À l’évidence, vos travaux valorisent un certain triptyque en lien avec le vodoun. Qu’en est-il précisément ?

Le triptyque est la clé de voûte de la construction que les concepteurs -nos ancêtres- ont élaborée pour conduire leur pédagogie en direction de l’Homme ; je dis bien en direction de l’Homme ; nous sommes en effet dans l’ordre de l’universalisme.

De fait, les valeurs, les concepts et les autres éléments de cette pédagogie s’adressent à tout homme ; c’est donc une contribution, notre contribution au fait humain ; notre contribution à la notion de l’Homme.

Ceci n’est pas toujours évident, et nous pouvons en chercher les raisons. Ainsi, dans son ouvrage[10], Les arts de l’Afrique Noire, Jean Laude écrit :

…L’Europe n’a pas trouvé en Afrique une forme de pensée ou une religion qui stimule la curiosité intellectuelle ou artistique … 

Force est de constater à présent que ceci n’est vrai qu’en partie, car les concepts et les valeurs qui sont proposés dans le vodoun, mode d’existence, existaient ; ils n’avaient rien à envier à ceux qu’on trouvait ailleurs ; et parfois, certaines de ces données qui se trouvent dans le magistère de la raison du mode d’existence, sont d’un niveau conceptuel inégalé ! C’est le cas par exemple du concept de Mawu (qui n’est pas un nom sacré, mais seulement un nom appellatif, qu’il faut déployer[11]). C’est le cas aussi du concept de personne dans Amêdjlo (en langue nina, gen…) ou Mêdjlo (en langue fon, goun …) ; concept sur lequel je reviendrai par ailleurs.

Ainsi, le propos de Jean Laude doit être complété en précisant que l’Europe n’a pas trouvé en Afrique les valeurs qui étaient à l’abri dans le triptyque. Elle ne les a toujours pas trouvées, car comme je l’ai dit, il faut en faire la conquête ; et cette conquête-là, ne faisait pas partie des intentionnalités des européens.

Si l’Europe ne les a pas trouvées, ce n’est donc pas une question de moyens, mais de méthodologie, qui ne doit pas partir de ressentis ou d’opinions a priori.

Si je me trouve à présent en mesure de proposer d’y accéder, d’en faire la conquête, c’est uniquement parce que j’ai la chance de disposer de la méthodologie de l’esprit scientifique -je parle de sciences exactes- avant que mon intérêt ne se porte sur le vodoun mode d’existence, comme je l’ai expliqué[12].

Sans aller jusqu’à faire la conquête de ces valeurs, certains européens avaient pressenti leur existence ; c’est le cas[13] de Bernard Maupoil, qui le laisse transparaitre dans son ouvrage sur le Fa ; c’est aussi le cas de Georges Balandier[14] qui écrit :

« Je suis aussi un homme de carrefour. Si j’étais lié à un panthéon africain, je choisirais comme divinité, comme figure à imiter ou à l’intérieur de laquelle m’installer, Lêgba. C’est le dieu des carrefours, de la communication, des seuils, des passages.

 Il est présenté comme nécessaire aux autres dieux qui ont, par fonction, un pouvoir supérieur au   sien quant à la création et l’ordre du monde. Mais sans lui, ils sont impuissants.  Favoriser les relations, faire circuler du sens, n’est-ce pas le plus beau rôle ? »

C’est le beau rôle de Lêgba en effet ! exhaustif

Certes, le propos se place dans l’ordre du religieux, mais n’empêche ! Une petite erreur cependant : le pouvoir de Lêgba n’est en rien inférieur à ceux des autres divinités… mais il faut comprendre !

Le triptyque donc !

Deux branches composent le triptyque :

            Le magistère de la foi ; c’est-à-dire, le fait religieux, le vodoun comme religion.

            Le magistère de la raison ; c’est-à-dire la pédagogie qui fonde le mode d’existence.

Ces deux branches s’articulent autour d’un même point, un point cardinal ; celui à partir duquel la réflexion peut être orientée soit vers le magistère de la foi, vers la religion donc, soit vers le magistère de la raison. C’est ce point que je désigne par symbole. Le symbole peut être une attitude, un objet ou encore une situation. Le symbole peut également être un évènement, ou simplement une déclaration ou bien un précepte.

Ainsi, le triptyque c’est :

            Le magistère de la foi. (Les croyances, le vodoun comme religion).

            Le symbole. (Un point cardinal commun).

            Le magistère de la raison. (C’est-à-dire la pédagogie et son enseignement).

Les trois branches ainsi définies encadrent l’homme.

La première branche, le magistère de la foi, déploie donc le fait religieux ; c’est le vodoun comme religion, qui est son propos. Dans cette branche, les concepteurs ont mis en œuvre la nature ritualiste de l’homme. Le point culminant de ce déploiement est le monde des fétiches[15], leur fabrication et leurs usages.

La mise en œuvre de la nature ritualiste de l’homme dont je parle, trouve un prolongement dans ce que j’appelle la mimésis sociétale. Le moteur qui fait fonctionner les constituants de cette branche est la croyance. Je redis que mon propos ne concerne pas directement cette branche ; il ne concerne pas le fait religieux, le vodoun comme religion.

Nous pouvons définir la mimésis sociétale comme une structure de pensée qui calque, chez l’individu comme chez le groupe social, les constructions mentales sur la structure, l’organisation et le fonctionnement de la société, ou sur seulement certains aspects de ces éléments. En particulier, il peut s’agir des prérequis et des ressentis qui sont à la base de son fonctionnement.

Cette structure de pensée, la mimésis sociétale, suit les évolutions de la société et celles de son parcours, selon les objets mentaux que sont les croyances, les mythes, les espoirs et les craintes, les tensions… toutes choses que les hommes utilisent comme tuteurs de leur existence et de leurs actions, et qui forment le socle des modes d’existence dont ils relèvent.

Cela est d’autant plus fortement prenant que l’individu n’est pas sevré.  (Extrait de : Aclinou, P. Comprendre le vodoun en huit jours ; jour deux ; à venir…)

La mimésis sociétale est la sève des sociétés, elle est le sang de l’histoire ; sève et sang, qui irriguent et font croître les sociétés et leurs mondes. Elle est donc la colonne vertébrale qui fonde l’homme en mouvement.

Face à ce magistère, nous avons le magistère de la raison. Ici, il faut bannir toute croyance de l’ordre du religieux ; le déploiement requiert le bon sens, la raison ; il doit s’arrêter systématiquement devant toute anomalie dans le récit des mythes, comme il doit s’arrêter tout aussi systématiquement devant toute incongruité et devant toute contradiction, car ce sont elles qui forment le point pivot, le point cardinal que j’appelle symbole.

Voici deux exemples.

            Le premier exemple nous est donné par le mythe fondateur du dieu Hêbiesso[16] que nous avons examiné ci-dessus, le symbole ici est l’incongruité que nous avons relevée.

            Le second exemple que je vous propose est celui du mythe du dieu Osanyi[17], dieu de la médecine. Dans cet exemple, le symbole est l’aspect du dieu, ses handicaps et les raisons de ceux-ci.

Parfois, le symbole peut être absent de la structure du mythe ; dans ces cas-là, l’appel à la mimésis sociétale permet aux concepteurs de positionner les deux branches. Ainsi :

            Le couple Mawu-Lissa. Fondé sur la mimésis sociétale, il figure le fait religieux.

En face, il y a :

            Mawu. Concept d’Être Suprême unique dont le déploiement l’insère dans la pédagogie.

Le premier, le couple Mawu-Lissa, fait l’objet d’un culte dans le vodoun ; alors que le second, Mawu n’est l’objet d’aucun culte ; caractéristique soulignée, en le déplorant, par tous les auteurs ; là aussi, il faut comprendre !

De même, deux mythes qui nous disent comment Lêgba est devenu première divinité, maitre de la création, par décision du Tout-Puissant, Mawu.

            Le voyage[18] des dieux. C’est le magistère de la raison qui déploie la pédagogie.

            La variante au chien[19].  C’est le magistère de la foi, à travers la mimésis sociétale.

En résumé, le triptyque est l’outil de choix, car il a permis aux concepteurs de :

            – Respecter la nature ritualiste de l’homme, avec le fait religieux qui sert de porte d’entrée à toute pédagogie.

            – D’y enchâsser un enseignement universel, qui s’adresse à l’homme, à tout homme.

            – De protéger cet enseignement, jusqu’à ce que l’homme soit en mesure d’y accéder.

L’extraordinaire, c’est que chaque branche fonctionne indépendamment de l’autre, sans interférences, sans conflits ; chacune assumant pleinement son rôle.

On peut saluer le génie de ceux qui ont conçu et mis en œuvre ce système.

VI – Le vodoun serait-il alors un art, une religion, une science, une philosophie ? Qu’est-il alors ? Que serait-il donc ?

Le vodoun serait-il un art ?

C’est sans doute par ce biais, l’art, que le regard du monde s’attarda sur le monde du vodoun, et cela, dès l’ère des « cabinets de curiosités ». C’est cet aspect qui est le plus prisé encore aujourd’hui. C’est heureux ; mais l’essentiel est ailleurs.

De fait, dès la rencontre avec l’Occident, l’aspect art a toujours été présent. En effet, les collectionneurs avaient commencé par récupérer des objets, essentiellement des fétiches et des masques que nous jetions, parce que la croyance voulait qu’ils n’étaient plus opérationnels ; ces objets n’étaient plus « efficaces » dans les fonctions religieuses qui leur étaient assignées ; alors, ils étaient mis au rebut !

Ce fut le bonheur des collectionneurs, avec sans doute, un sentiment de mépris pour ces fabrications des « sauvages »[20]. Il convient donc d’être conscient que ceux qui les récupéraient ne le faisaient pas pour les fonctions religieuses de ces fétiches et de ces masques. Ce n’est donc qu’au second degré que nous pouvons parler du vodoun, fait religieux, comme d’un art.

Remarquons qu’aujourd’hui, plus rien n’est jeté, puisqu’il y a un marché, une mode ! Mieux, beaucoup de fétiches sont fabriqués pour ce marché dont la demande ne cesse de croître,[21] sans qu’il y ait un rapport effectif avec la religion ; c’est donc une instrumentalisation du fait religieux dans un monde réifié.

Ainsi, comme tout système ritualiste, le vodoun, fait religieux, génère des objets de cultes dont on peut admirer la facture ; objets avec lesquels l’homme peut se trouver en harmonie intellectuelle, sentimentale ou spirituelle, sans qu’une connotation religieuse soit requise ; de l’art donc !

Ne sommes-nous pas dans une civilisation du visuel ? Nous, c’est-à-dire la planète entière !

Voilà donc pour l’art. Toutefois, une discussion exhaustive sur le sujet devrait porter sur l’art dans le monde Noir africain et les différentes étapes du regard de l’homme occidental sur cet art.

Quant à la religion et la philosophie…

Commençons par noter que toute religion génère un mode d’existence ; toutes, sans exception ! Or, il n’y a pas de mode d’existence sans philosophie. C’est précisément cela qui permet au mode d’existence de se séparer du fait religieux d’origine dans sa pratique, si la question se pose.

L’exemple le plus spectaculaire de nos jours, selon moi, est celui de la religion chrétienne. Elle a généré un mode d’existence qui est celui des européens et apparentés. Or, depuis quelques décennies, plus de 70 % des européens me dit-on, ont cessé d’être chrétiens, religieusement parlant. Seulement voilà, ils demeurent dans le mode d’existence chrétien et le défendent, tout en étant athées, si le cœur leur en dit ! De fait, mettons d’un coté les valeurs dites chrétiennes, et en face, celles des tenants du « tous, hors du christianisme ! » valeurs qui sont, en gros, celles de la laïcité, entendue comme mode d’existence ; eh bien, je ne pense pas qu’on verrait une grande différence !

C’est une manière de génie (involontaire ?) du christianisme qui a réussi à faire inscrire ces valeurs dans un ensemble qui, même en lui échappant, demeure son plus vigoureux défenseur ! Mieux, il y a même une version laïque du légendaire « hors de l’Église, point de salut[22] » ; cette version se dit : « Le droit des Nations ! » entendu comme supérieur, et opposable à ceux de la personne humaine et de l’individu !

Ainsi, le vodoun est une religion qui comme telle, a généré un mode d’existence ; celui-ci comporte donc une philosophie. Toutefois, pour accéder pleinement à cette dernière, il faut déployer le mode d’existence, qui par construction, s’insère dans le triptyque ; c’est par lui, le triptyque, qu’il faut passer me semble-t-il, pour accéder à cette philosophie. Or, ici, on ne peut pas en hériter, mais il faut le conquérir… je le répète.

VII – Quel regard porte l’occident sur le vodoun, selon vous ?

Le vodoun et l’Occident ?

Ici, il ne peut être question, bien entendu, que du vodoun, fait religieux. Le regard de l’Occident est assez complexe, mais relève globalement de la vision du christianisme sur tout ce qui n’est pas chrétien. Cependant, on note une certaine évolution dans la perception que certains européens -ils sont encore une minorité- avaient du vodoun, comme religion.

Le premier correctif porte sur l’origine du vodoun[23] que bien des occidentaux situaient à Haïti ; c’est encore le cas aujourd’hui pour la grande masse, en France notamment. Cela se comprend, car Haïti a été une possession française, une colonie. L’indépendance de l’île en 1804 fut le fruit d’une révolte initiée, selon certains, par ce qu’il est convenu d’appeler « La cérémonie du bois caïman » en août 1791, un rassemblement nocturne pendant lequel auraient eu lieu des rituels vodoun qui donnaient le départ de la révolte.

Toussaint Louverture qui est donné pour l’artisan de l’indépendance[24] de Haïti, était descendant d’un esclave originaire d’Allada ville du Benin actuel.

On comprend que ces évènements, même lointains puissent laisser des traces dans les mentalités. Ensuite, la vision du christianisme fera le reste pour imprimer une perception négative du vodoun.

Toutefois, les choses évoluent ; pour l’instant, seule une minorité s’ouvre au contenu du vodoun, et d’abord, sous l’angle artistique, -avec les fétiches et les masques notamment- et cela, par la démarche de quelques artistes d’abord, qui n’avaient pas hésité à nourrir leur inspiration de ces objets qu’ils découvraient. Ensuite, pour quelques personnes, l’intérêt vient du fait que Mawu, perçu comme concept d’Être Suprême unique, donne au vodoun le statut de religion monothéiste ; mais je le redis, cela ne concerne qu’une très petite minorité, celle-là même qui se risque à chercher à pénétrer « l’ésotérisme » du vodoun, fait religieux.

En résumé, globalement, le vodoun reste encore un « territoire » à découvrir ; cela avance depuis quelques décennies avec l’instauration de la « journée du vodoun » le 10 janvier au Bénin. La curiosité et le tourisme font le reste à côté de l’art. Il demeure majoritairement cependant, le sentiment que c’est une religion « animiste« . C’est donc d’abord, une question d’information ; je parle du vodoun comme religion ; quant au vodoun mode d’existence, avec ses valeurs universelles, nous sommes encore loin de les voir reconnues… à commencer par nous-mêmes !

VIII – Votre conférence sur le vodoun à l’Université Populaire du Grand Toulouse (UPGT), aura marqué les esprits. Pourrait-on en savoir plus amplement ?

Cette conférence aura donc édifié plus d’un, à votre avis !

Les conférences à l’Université Populaire du Grand Toulouse (UPGT) -il y en eut huit, une par mois d’octobre à mai- se placent dans le prolongement de votre question précédente. En effet, à la parution de mon ouvrage, le vodoun, leçons de choses, leçons de vie. Le continuum de potentialités, une lectrice me demanda d’apporter quelques éclairages supplémentaires afin de permettre à tous ceux qui le souhaitaient, de pénétrer davantage le contenu du vodoun, mode d’existence ; qui est le véritable propos de l’ouvrage.

Les responsables de l’UPGT -je les en remercie- ont bien voulu inclure cette série de conférences dans leur programmation. Contrairement à d’autres conférences que j’ai eu à donner, au musée africain de Lyon, (conférence où fut présenté pour la première fois le triptyque) ou bien au musée des arts sacrés de Saint Nicolas de Véroce ; conférence que j’ai consacrée aux fétiches, à la suite d’une exposition de fétiches dans un musée d’art sacré chrétien ! (Je salue l’audace de la conservatrice du musée, qui a osé présenter des fétiches vodoun aux côtés des reliquaires[25] chrétiens !) … la programmation de l’UPGT a l’avantage de proposer, si le conférencier le désire, une série sur un thème donné ; j’ai donc pu décliner le sujet « le vodoun : un autre regard » en huit entretiens[26].

Ainsi, il me fut possible d’insister sur les fondamentaux, tout en déployant les enseignements qui sont incrustés dans les mythes du vodoun.

Quant au public, j’ai été en face d’un auditoire dont nous venons de voir les caractéristiques. Il m’a été cependant heureux d’y déceler de la curiosité, et de l’étonnement parfois : en particulier quand il fut question de l’art divinatoire selon Fa et l’inscription de ce dernier par l’UNESCO au patrimoine immatériel de l’humanité. L’étonnement a disparu quand on a fait le parallèle avec d’autres valeurs immatérielles reconnues et inscrites, comme l’ »art de la table français« . Chacun a pu comprendre dès lors que ce ne sont donc pas les pierres et les paysages qui sont les seuls trésors de l’homme.

Il n’y avait pas que curiosité et étonnement lors de ces séances, il y avait ceux qui venaient pour les fétiches et pour … les transes !

Pour l’essentiel, c’est le questionnement qui doit être suscité ; essentiel, car c’est aussi une porte d’entrée dans le vodoun mode d’existence.

IX – Quelle est la place du Fa dans vos travaux ?

La place de Fa dans mes réflexions ? Sans hésiter : centrale !

Cela est d’autant plus vrai que Fa occupe une place centrale également dans le vodoun, que ce soit le fait religieux ou bien que ce soit le mode d’existence, qui a toute mon attention.

Cette place est centrale, car aucun acte cultuel ne peut se passer de Fa. Il n’est pas question seulement de la divination, mais de chaque instant où le rituel est mis en œuvre, quel que soit l’objet des préoccupations. Le dieu Fa est en quelque sorte le trait de liaison entre les différents actes cultuels ; c’est aussi le cas, quand on ne considère que la pédagogie et la conceptualisation qui sont en œuvre dans le mode d’existence. C’est la raison pour laquelle, je considère Fa, en association avec Lêgba, comme les hérauts de la pédagogie dans le vodoun, comme je l’ai écrit.

X – Le Fa pourrait-il vraiment se prévaloir d’être une science ?

Dans la mesure où réfléchir est une science ou devrait l’être, Fa, dont la fonction est l’aide à la décision selon moi, peut être regardé comme une science, eu égard à sa structure et à toute la conceptualisation qu’il pilote. Toutefois, la science de Fa est à distinguer d’une science exacte, dès lors que c’est l’homme qui assume le déploiement.

Fa, une science, c’est aussi l’avis de plusieurs auteurs, dont Maupoil qui cite le père Aupiais comme ayant la même conviction.

XI – Pourrait-on selon vous dissocier le Fa du vodoun sans s’y méprendre ?

Fa est inséparable du vodoun, comme celui-ci ne peut assumer son rôle sans le dieu Fa.

Certes des actes cultuels spécifiques peuvent avoir lieu sans faire appel à Fa dans leur déroulement, comme par exemple les rituels qui sont propres à telle ou telle divinité, Hêbiesso, Osanyi, Adjê… mais là, nous sommes dans l’ordre des rituels spécifiques, et non dans la globalité du vodoun, ni dans ses fondamentaux.

Nous ne devons pas nous méprendre sur le fait que la plupart des auteurs traitent de Fa comme d’une entité à part ; Fa n’est pas une religion dans la religion vodoun. C’est aussi ce qui transparait dans la citation d’Alfred Métraux que je donne en ouverture de la conclusion ci-dessous.

Pour comprendre ce que je dis, on peut par exemple se référer à ce qui se passe dans le christianisme avec la célébration de tel saint ou sainte ; car même gigantesques, comme les célébrations de Marie à Lourdes, ou de saint Jacques à Compostelle, ces manifestations sont parties intégrantes du christianisme, et elles relèvent d’un dogme unique. Il en est de même de Fa par rapport au vodoun, fait religieux comme du vodoun, mode d’existence.

XII – Quel sens prêtez-vous au Légba et au Tolégba ?

Lêgba et Tolêgba ne sont pas deux entités séparées, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Il ne s’agit pas de deux divinités, mais d’une seule : Lêgba.

Mais Lêgba prodigue son enseignement selon deux modes ; je suis encore dans le vodoun, mode d’existence ; deux modes qui sont complémentaires, mais qui sont nettement distincts quand on pénètre les profondeurs du système.

            Le premier mode se base sur des images, essentiellement des sculptures. Il s’y associe un lieu, à savoir les « croisements[27] » ; il s’y associe également un détail vestimentaire, l’habit de raphia, qui peut n’être qu’une simple bande de raphia tressé.

            Le second mode passe par les « actions » du dieu ; c’est Lêgba en action avec sa scénographie.

Ces deux modes se fondent tous les deux sur des mythes, dans le récit et la scénographie desquels Lêgba joue le rôle principal.

Pour les sculptures, le mode qui passe par les images, nous avons quatre mythes qui sont à l’origine de l’ensemble des représentations picturales du dieu Lêgba ; ce sont :

            – Le sexe de la femme[28]. Ce mythe est à l’origine des sculptures de Lêgba avec le sexe visible en érection.

            – L’enfant menteur[29]. Ce mythe explique la symbolique des croisements, c’est-à-dire la réflexion.

            – L’enfant glouton[30]. Ce mythe explique la présence de Lêgba dans les demeures ; souvent, c’est une figuration très stylisée, voire symbolique.

            – L’habit de raphia. Ce mythe traite de la compassion, notamment envers les divinités !

En clair, chacun de ces types de représentation devrait renvoyer l’observateur au mythe correspondant et à son enseignement. En somme, l’effigie célèbre Lêgba comme dieu du vodoun, fait religieux, mais quand on se reporte au mythe qui en est à l’origine, c’est l’autre axe du triptyque, la pédagogie, qui est mis en exergue avec son enseignement, c’est-à-dire le mode d’existence.

Or dans la quasi-totalité des cas, les choses ne se passent pas ainsi pour les personnes ! Ça ne se passe pas ainsi parce que la conquête de l’autre branche du triptyque, la pédagogie, n’est pas faite, en tout cas, elle n’est pas un vécu conscient. On se contente de regarder l’effigie comme un objet de culte ; on la considère seulement comme un objet religieux. Par exemple, on ne devrait pas trouver une sculpture de Lêgba avec le sexe en érection dans une demeure, dans l’espace privée donc ; cette représentation devrait être présente uniquement dans l’espace public ; ce n’est pas ce que nous pouvons observer dans toute l’aire du vodoun.

Reste le problème des localisations qui est le cœur de votre question.

Un Tolêgba est une sculpture de Lêgba qui est positionnée dans une localité, et qui donc est à la disposition de toutes les personnes de cette localité.   To : ville, village… comme vous le savez. Un Tolêgba peut donc appeler, -il est fait pour cela- à se remémorer, et à suivre éventuellement, l’un ou l’autre enseignement dispensé par les quatre mythes ; en particulier, si la sculpture comporte le sexe du dieu et un détail vestimentaire en raphia…

De même, un Assilêgba ou Assimêlêgba est une sculpture du dieu qui se trouve dans un marché ou bien à proximité de celui-ci, et qui appelle là-aussi, à mettre en œuvre les enseignements du dieu Lêgba, dieu de l’intelligence, dieu de la réflexion.

Ainsi, Tolêgba, Assilêgba, Agbonoulêgba… ne sont que des représentations de l’unique dieu Lêgba qui est positionné à différents endroits, To, Assi, Agbonou

Évidemment, nous avons aussi des Lêgba de collectivités et des Lêgba personnels ; par exemple, ceux des bokonon ou ceux des individus, qui, à l’occasion de l’établissement de leur Fa de la forêt, se font faire aussi un Lêgba personnel.

En clair, il n’y a qu’un Lêgba, avec différentes fonctions et enseignements, dont l’effigie peut se trouver en différents lieux dont on intègre la dénomination -To, Assi, Agbonou…- en préfixe au nom Lêgba. Nous n’avons donc pas deux entités, Lêgba et l’une quelconque de ses dénominations de sculpture.

Cela nous amène à la question suivante.

XIII – Ces deux entités serviraient-ils le Fa ou est-ce le Fa qui les servirait ?

Compte tenu de ce que nous venons de voir, la question devient : Fa est-il au service de Lêgba, ou à l’inverse, Lêgba est-il au service de Fa ?

Là aussi, il nous faut être extrêmement clair : la réponse est non dans les deux cas. Fa n’est pas au service de Lêgba, et ce dernier n’est pas au service de Fa, au sens où nous entendons être au service de.

Cela est d’autant plus vrai que le vodoun, comme religion, demande explicitement deux choses à propos de Fa et Lêgba. Tout bokonon, et cela ne souffre d’aucune exception, dit :

– Il ne faut pas séparer Fa et Lêgba.

– Il faut nourrir Lêgba avant de nourrir Fa.

Ces deux prescriptions, qui sont absolues je le répète, sont professées dans le fait religieux sans explication. La raison est que l’explication ne se trouve pas au niveau du fait religieux, elle se situe au niveau conceptuel que seul autorise le magistère de la raison, c’est-à-dire, le vodoun, mode d’existence.

Quand on accède à ce niveau, on se rend compte que Fa et Lêgba sont deux facettes d’un seul et même principe ; d’où il ressort qu’il ne faut pas les séparer pour la compréhension de l’ensemble.

Il ne faut pas les séparer dans le fait religieux, ce que demande le bokonon. Comme je l’ai dit la religion est une porte d’entrée pour l’accès au conceptuel.

Quant au fait de nourrir Lêgba avant de nourrir Fa, c’est encore dans l’approche conceptuelle du vodoun que se trouve l’explication ; c’est là, qu’on peut accéder à la compréhension de la prescription.

En voici quelques éléments. Ces deux prescriptions se déploient complètement à partir des quatre premiers signes (dou) de Fa. Ce sont :

            Gbê-Médji.

            Yéku-Médji

            Woli-Médji

            Di-Médji.

Je propose une première approche de la question dans l’ouvrage[31] : Le vodoun : leçons de choses, leçons de vie. Le continuum de potentialités. Cette première approche donne des éléments (seulement cela !) de compréhension du principe unique dont Fa et Lêgba sont les facettes, selon moi.

En conclusion, Fa ne sert pas Lêgba ; Lêgba ne sert pas Fa. Ils sont intriqués ; le fait religieux vodoun l’exprime à sa manière sans l’expliquer, car ce n’est pas son rôle d’expliquer !

XIV – Le vodoun est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. En quoi cette patrimonialisation est bénéfique pour le Bénin, l’Afrique et l’humanité ?

L’art divinatoire selon Fa (Ifa) est effectivement inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO[32]. C’est un élément central, un pilier du vodoun, religion, qui est ainsi reconnu ; c’est plus encore un pilier conceptuel du mode d’existence vodoun, -si on n’oublie pas Lêgba- que cette inscription appelle à découvrir.

La structure technique de l’art divinatoire que porte le dieu Fa justifie son inscription par l’UNESCO. Selon moi cependant, c’est tout ce que Fa, comme divinité, contient de conceptualisation du monde et de la vie, qui fait sa vraie richesse ; c’est pour cela, qu’ils sont, Lêgba et lui, les hérauts de la pédagogie, comme je le dis.

En conséquence, cette inscription est une occasion d’inviter à mieux connaître le vodoun, et plus précisément, le vodoun mode d’existence, qui est véritablement le domaine de Fa avec Lêgba.

Cette inscription est donc une excellente chose pour les femmes et les hommes qui relèvent de cette culture ; la culture vodoun dans sa globalité. Mais, c’est aussi notre contribution à une idée, une idée universelle, celle de l’Homme qui doit être. Et là, le Bénin, comme l’Afrique, comme le Monde sont concernés, parce que c’est l’Homme qui est concerné.

XV – Le vodoun serait-il porteur de valeurs de développement et d’espoir pour l’Afrique?

Espoir et développement sont les faits de l’homme. Espoir et développement ne peuvent être pléniers que s’il y a harmonie ; cela dépend donc de nous, nous, hommes.

Si donc nous, hommes, luttons pour l’harmonie, l’espoir fera partie de notre attente. Si la religion est une porte d’entrée pour la pédagogie, nous pouvons par elle, être initiés aux valeurs qui feront de nous des combattants de l’harmonie. Mais, cela ne peut être pérenne, que si nous prenons tout l’homme en compte.

L’aire du vodoun va du Ghana à l’Ouest jusqu’au pays yoruba à l’Est, sans frontières, sans limites, pour les mouvements des hommes, depuis toujours… sans dogmes… pour l’expression de la pensée. C’est, me semble-t-il, l’état d’esprit qui nous permettrait d’instaurer l’harmonie, et donc le développement.

Concluez cet entretien.

Je commencerai par rapporter ce que disait Alfred Métraux[33] à propos du vodoun :

La religion dahoméenne est pleine de subtilités. La géomancie du Fa, ou la divination par les noix de palmier, si complexe et d’un symbolisme si raffiné, n’a pu être élaborée que par un clergé instruit et disposant d’amples loisirs pour des spéculations théologiques.

Il s’agit bien sûr du vodoun, fait religieux, la religion vodoun ; mais cela préfigure la qualité de ce qui reste à conquérir, et celle des spéculations qui ont présidé à leur élaboration ; bien évidemment ce sont les mêmes personnes. C’est à ce niveau que se situe mon propos ; ce que j’appelle un autre regard sur le vodoun.

Le monde donne une leçon de choses, nous devons y souscrire et nous y impliquer. Nous donnons, nous, une leçon de vie, nous devons inviter le monde à la découvrir pour cheminer avec nous. C’est là mon propos, n’étant candidat à rien d’autre que de lancer cette invitation.

Annexe.

Paul Aclinou est né au Bénin, (alors le Dahomey) ; après le baccalauréat, il passe quelques années à Dakar, au Sénégal avant de rejoindre la France où il prépare et soutient une thèse de doctorat d’État en Sciences Physiques. Ses activités professionnelles d’enseignant-chercheur (Reims, Algérie puis Reims à nouveau) – synthèse totale en chimie organique ; études et synthèses de substances chimiques biologiquement actives d’origine végétale- sont conduites en parallèle avec une réflexion sur l’Homme et sa société ; réflexion qui a pour point de départ la culture et la pensée des peuples du golfe du Bénin : le vodoun ; culture qu’il invite à découvrir en profondeur.

Cette réflexion sur l’homme se porte aussi en direction du christianisme. Paul Aclinou est également titulaire d’un diplôme universitaire d’études théologiques et d’une licence de théologie (baccalauréat canonique).

Pour quelques travaux scientifiques (extraits) : voir

https://www.researchgate.net/scientific-contributions/2006608018_Paul_Aclinou

Et http://independent.academia.edu/PaulAclinou

Un très vieux site donne encore les premiers éléments de mon approche du vodoun ; il est en anglais.

http://www.geocities.ws/Athens/Delphi/2291/

Références pour quelques lectures : (choix non limitatif)

Aclinou Paul ; Le vodoun : leçons de choses, leçons de vie. Le continuum de potentialités ; Harmattan, Les Impliqués éditeur Paris 2016. (Noté LCLV dans le texte).

Aclinou Paul ; Une pédagogie oubliée : le vodou ; Harmattan éditeur, Paris 2007. (Noté Une pédagogie… dans le texte)

Maupoil, Bernard ; La géomancie à l’ancienne côte des esclaves ; éditeur : Institut d’Ethnologie ; Travaux et mémoires (1943) ; 4éme réédition 1988.

Fatumbi, Verger, Pierre ; Éwé. Le verbe et le pouvoir des plantes chez les Yoruba ; Maisonneuve et Larose, Paris 1997.

Thompson, Robert Farris ; L’éclair primordial, éditions caribéennes, Paris 1985.

Quenum Maximilien ; Au pays des fons. Us et coutumes du Dahomey ; Maisonneuve et Larose, seconde édition, Paris 1999.

Métraux, Alfred, Le vaudou haïtien, Gallimard, Paris 1958.

************

Paul G. Aclinou. Toulouse, le 15 avril 2019. Propos recueillis par Monsieur Innocent Sossavi, journaliste.

[1] Je propose en annexe un petit résumé biographique.

[2] La parole, c’est-à-dire la Vérité… encore faut-il se donner les moyens de la connaitre.

[3] Je me souviendrai toujours de Cyprien courant dans la maison vers notre père en criant : « Papa, papa, Paul sait compter jusqu’à 20 ! »

[4] Fatumbi Verger Pierre ; Éwé. Le verbe et le pouvoir des plantes chez les Yoruba ; Maisonneuve et Larose ; Paris 1997

[5] Hêbiesso, dieu de la foudre, le tonnerre.

[6] Voir l’analyse à : Aclinou, P. Une pédagogie oubliée : le vodoun ; p. 192 – 196.

[7] C’est ce que je propose à maintes reprises dans mes livres ; il ne s’agit aucunement de rejeter le fait religieux, bien au contraire, car c’est la porte d’entrée au mode d’existence.

[8] Voir à cet effet, l’opinion d’Alfred Métraux dans l’extrait donné en avant-dernière page.

[9] Sauf dans les cas de « pollutions » qui sont dues à la mimésis sociétale.

[10] Laude, Jean ; Les arts de l’Afrique Noire ; Société Nouvelle des Éditions du Chêne, 1988 ; p. 10.

[11] Aclinou, P. ; LCLV p. 285 – 289.

[12] Aclinou, P. idem, p. 11.

[13] La liste, sans être exhaustive, reste limitée.

[14] Balandier, Georges, anthropologue. Interview, Télérama en 2003. Nouvelle publication en 2016 à

http://www.telerama.fr/livre/l-anthropologue-georges-balandier-specialiste-de-l-afrique-est-mort,148357.php

[15] Il serait intéressant de se pencher sur les fondamentaux qui président à la construction et à l’usage des fétiches ; de même qu’il serait très instructif de voir ce qu’il en est ailleurs, notamment dans le christianisme, même si l’appellation est différente.

[16] Aclinou, P. ; Une pédagogie …  p. 192.

[17] Aclinou, P. ; Une pédagogie…. P.177.

[18] Aclinou, P. ; idem ; p. 105.

[19] Quenum, B. ; Au pays des fons. Us et coutumes du Dahomey ; Maisonneuve et Larose, seconde édition, Paris 1999. ; p. 88

[20] L’idée de départ de ces collections était peut-être, en garnissant les « cabinets de curiosités » avec ces objets, de détenir les preuves « de l’état de sauvage » des êtres qui les avaient fabriqués.

[21] Ce qui amena certains à parler « d’art des aéroports » au colloque qui était associé au Premier Festival Mondial des Arts Nègres, en 1966 à Dakar ; une manifestation qui se voulait en continuité avec la Négritude.

[22] Je n’ignore pas que cette formulation dogmatique est bannie depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et même un peu avant ; le point culminant de cette évolution fut sans doute l’affaire Feeney à la fin des années quarante. Toutefois, il suffit de lire les constitutions dogmatiques issues du concile Vatican II pour s’apercevoir, que si la formulation est proscrite, l’idée de fond demeure…inchangée, pourrait-on dire ! On trouvera un déploiement du dogme par Aclinou, P. à :

http://adacpaul.blogspot.com/2016/06/histoire-et-actualite-dune-expression.html

[23] En Haïti, on écrit vaudou, ce fut le cas encore en France ; cependant, progressivement, l’écriture vodou, et surtout vodoun commence à s’imposer.

[24] Il était incarcéré en France quand fut proclamée l’indépendance.

[25] Autant dire des fétiches aussi !

[26] Les thèmes de cette série seront déployés dans un ouvrage prochain.

[27] D’où le titre de dieu des croisements qui est fréquemment donné à Lêgba.

[28] Aclinou, P. LCLV ; p.88.

[29] Aclinou, P. Une pédagogie…  p. 116.

[30] Idem ; p. 122.

[31] Aclinou, P. ; LCLV ; p. 192 – 203.

[32] https://ich.unesco.org/fr/RL/le-systeme-de-divination-ifa-00146

[33] Métraux Alfred ; Le vaudou haïtien ; Gallimard, 1958 ; p. 23.

 

L’AFRIQUE PAR ECRIT : LA CHARTE DU MANDEN

LA CHARTE DU MANDEN  CHARTE DU MANDEN 

Par SOUNDIATA KEITA 

Voici la genèse de « Parole du Manden » : Quand Soundiata Keita eut vaincu ses ennemis et fonda l’empire du Mali (qui couvrait l’actuel Mali, la Guinée, une partie du Sénégal et de la Cote d’Ivoire). Le souverain convoqua les dignitaires de toutes les régions de l’empire et leur demanda de réfléchir sur les problèmes de la vie de la communauté et de rédiger un texte qui en fixe les règles. Le souci était d’éviter les guerres et d’assurer une vie harmonieuse dans la société pour chaque être quelque soit sa place ou son rang.

(Publié initialement sur le site cimaisevirtuelle.com)

Au nom du Manden, À l’adresse des douze parties du monde.

pr0

Première parole.

pr1

Toute vie est une vie

La vie du cadet comme la vie de l’ainé

La vie du grand comme la vie du petit

Toute vie égale une vie

 Seconde parole.

pr2

Le tort demande réparation

Si tu portes tort à une vie : réparation

Si tu portes tort à ton voisin s’ans raison,

Si tu portes tort à ton prochain sans raison,

Si tu tourmentes ton semblable,

Réparation !

 Troisième parole.

pr3

Pratique l’entraide.

Humains, entraidez-vous les uns les autres

Enfants, vénérez ceux qui vous ont enfantés

Parents, éduquez ceux dont vous êtes les pères, ceux dont vous êtes les mères.

Tous, soutenez les vôtres.

Quatrième parole.

pr4

Veille sur la patrie

Que chacun veille sur la maison de ses pères

La patrie, c’est quoi ?

Nous, les hommes qui la peuplons

Car privée des hommes qui la peuplent,

une terre plonge dans la nostalgie.

Cinquième parole.

pr5

Ruine la servitude et la faim

Il y a deux grands malheurs en ce monde

La faim n’est pas bonne

La servitude non plus n’est pas bonne.

Tant que nos bras seront forts,

La faim ne tuera plus dans le Manden,

Et si la disette arrive,

La guerre n’assiégera plus les cités du Manden.

Elle n’en réduira plus les hommes en esclavage.

Aucun humain ne mettra plus la mort dans la bouche d’un humain,

Aucun humain ne mettra plus en vente un humain,

Aucun fils d’esclave ne sera humilié, ni battu, ni tué.

 Sixième parole.

pr6

Que cessent les tourments de la guerre

 L’âme de l’esclavage est la guerre

Elle s’est éteinte d’un mur à l’autre du Manden.

Le pillage s’est éteint.

La captivité s’est éteinte.

Ah, le tourment !

Il tourmente l’opprimé.

Il tourmente le captif.

La honte aussi tourmente le captif.

Septième parole.

pr7

Chacun est libre de dire, de faire et de voir.

L’humain est de chair et d’os, de moelle et de nerfs.

Il mange et il boit.

Mais ce dont vit son âme est trois.

Quels trois ?

Voir celui qu’elle a plaisir à voir

Dire ce qu’elle aime à dire

Faire ce qu’elle aime à faire

Qu’un seul de ces trois manque,

Elle souffre, elle dépérit.

Au nom du Manden

pr80

et à l’adresse des douze parties du monde,

Tout humain est libre de lui-même,

Quand il respecte la patrie.

À tous, serment du Manden

Initialement publié par Paul Aclinou sur cimaisevirtuelle.com

LE VODOUN, UN AUTRE REGARD : UN TRIPTYQUE AUTOUR DE L’HOMME

lyon1

TEXTE DE LA CONFERENCE DONNEE AU MUSEE AFRICAIN DE LYON (JUIN 2014)

INTRODUCTION

Un triptyque car des trois volets que comporte le vodoun selon moi, à savoir :

                  L’art

                 Le rituel

                La pédagogie

 Sont autour de l’homme et à son service .

Le premier, l’aspect artistique, est le volet qui se retrouve dans les musées le plus souvent. Il constitue un lien avec le monde extérieur au vodou, le monde occidental notamment. C’est à partir de ce lien que le concept d’art (pour l’art) est entré dans cette culture car, la fonction première de la statuaire par exemple n’est pas d’ordre artistique. Il servait et sert encore de support symbolique au second volet.

Le second volet, le rituel, est celui qui est le plus connu et qui fait l’heur et malheur de la pratique comme de la culture vodou au niveau des ressentis à l’extérieur de la zone d’influence. C’est à ce volet que se réduit le plus souvent le vodou pour la quasi-totalité des personnes, y compris dans son aire d’existence ; ceci s’explique par le fait que c’est lui, le rituel, qui structure le « nourrir son corps » et le « nourrir son esprit » de la majorité de ceux qui relèvent de cette culture, et cela depuis plusieurs siècles. Mais ce rituel n’est que la face visible – comme le premier volet – du vodoun, une face visible qui occulte totalement le troisième volet, pour moi fondamental, en cela que c’est sur lui que repose l’ensemble, c’est ce volet qui expose les fins qu’espéraient les fondateurs –anonymes- du système.

Ce troisième volet, que j’appelle la pédagogie cachée, est en fait extrêmement présent à condition de s’y arrêter, et surtout de s’y arrêter pour le déployer. C’est ce déploiement que je propose d’initier. Je tente de montrer qu’une autre approche de la culture vodoun est possible, une approche qui ne rejette aucunement les deux premiers volets mais révèle l’existence du troisième et en montre l’importance, du moins je l’espère. C’est là, l’objet d’une conférence donnée à l’occasion de l’exposition « le Vodou, du visible à l’invisible » du 20 mars au 31 juillet 2014. Cet article est le texte de cette intervention qui veut proposer un autre regard sur le vodoun dont l’aire d’influence en Afrique est donnée par la carte suivante.

lyon2

La carte de la zone d’origine

(http://creativecommons.org/licenses/by/2.5) via Wikimedia Commons)

La tentation est de vouloir présenter pour commencer, ce qu’est le vodoun, en fait personne je pense, n’en ignore rien  tant les interactions avec les pays où il est pratiqué sont nombreuses que ce soit en Afrique ou bien que ce soit dans les Caraïbes, à Haïti ou bien en Amérique du Nord comme du Sud. Ce vodoun là est celui du rituel, il est celui de la religiosité. C’est ce vodoun là qui est visible, éclatant, intempestif peut – être.

Le vodoun dont je voudrais vous entretenir est plus profond. Il est à la fois visible et invisible, en tout cas transparent. Visible parce qu’il se superpose au premier, celui que tout le monde connait, il en utilise certains éléments. Il est transparent, voire invisible, parce qu’il véhicule un autre message, un message qui relève d’un autre magistère ; un message auquel on ne peut avoir accès qu’en se plaçant délibérément dans une optique pédagogique.

Ces deux vodoun se retrouvent en un unique point de convergence, un point qui n’est autre que l’homme, car, c’est à lui que l’un et l’autre s’adressent, à condition toutefois qu’il fasse l’effort d’aller à la recherche du second ; car, si le premier s’impose à lui comme fait sociétal et cultuel qui détermine le rituel, le second, lui, nécessite une démarche volontaire de sa part.

lyon3

Le triptyque fondamental

L’homme est donc le point central des deux vodoun. Mais, entre lui et les deux couches, il y a des symboles qui leur sont communs ; c’est précisément au niveau de ces symboles que, dans la première couche, quand ils sont matériels ou conceptuels, affleurent les éléments qui nous permettent de déceler la présence de la couche invisible ou transparente, et donc d’y avoir accès.

L’homme donc, mais à quel niveau devons-nous situer la motivation que le fait œuvrer ? A quel niveau devons-nous situer la justification des deux couches ? A celui des sens ou bien à celui de la raison ?

La question se pose car, les couches précédentes sont totalement distinctes l’une de l’autre, c’est-à-dire qu’à partir d’un même symbole quel qu’il soit, parole, geste ou image artistique… on peut aboutir soit au magistère de la foi, soit au magistère de la raison. Le plus remarquable, c’est que nous sommes à l’aise dans chacun de ces magistères dès lors que nous avons opté – volontairement ou inconsciemment portés par le bain culturel – d’orienter le symbole vers l’un ou l’autre paradigme.

Voici un exemple, celui du dieu des guérisons, le dieu de la médecine que nous allons traiter en détail plu loin : Osanyi. Le magistère de la foi conduit l’homme à s’adresser à lui pour obtenir guérison et bonne santé par les plantes, les couleurs et par les sons que le dieu sait mettre en œuvre. On le fait sans se poser de question sur le comment. Si nous examinons même sommairement la représentation sculpturale du dieu, qui est le symbole ici, nous verrons que cet examen nous conduit à écarter le paradigme de la foi, ou au moins à le mettre en doute.

Le même symbole, nous oriente alors, à partir de notre examen, sur la pédagogie dès que nous prenons en compte les raisons qui expliquent que la sculpture soit ainsi configurée ; dès lors, la leçon relève entièrement du domaine de la raison. Les conclusions n’ont plus rien à voir avec la santé physique ou mentale de l’homme. Il sera encore question de santé certes, mais de celle du groupe, le groupe social et le vivre ensemble en son sein ; on a ainsi un changement complet de perspective !

On voit sur cet exemple que la déconnection entre les deux magistères, qui se partagent le même symbole, est totale ; ils ne sont ni en concurrence ni en opposition ; c’est cette déconnection qui explique que le rituel même envahissant, même intempestif n’a pas le moindre effet sur le contenu caché que je préfère dire translucide, celui du magistère de la raison.

Les deux magistères cohabitent et fonctionnent indépendamment l’un de l’autre sauf à partager le même symbole ; ils fonctionnent, chacun, sans altérer la logique interne de la rationalité de l’autre.  C’est en cela que réside l’extraordinaire souplesse conceptuelle de ceux qui sont à l’origine du système que nous appelons vodoun.

lyon4

Le triptyque

Dans la pratique, seul le magistère de la foi s’exprime, c’est la ritualité, mais une ritualité qui a ceci de particulier qu’elle omet une règle primordiale du magistère de la foi, je veux dire la foi en la divinité à laquelle on s’adresse.

En effet, quand on s’adresse au bokonon, qui est aussi le guérisseur, pour avoir une réponse que ce soit pour son avenir ou que ce soit pour des difficultés présentes de toutes natures, le bokonon se fiche de savoir si vous croyez en Fa en Lêgba ou en tout autre divinité qu’il invoque… en clair, il semble que le résultat, succès ou échec, n’est aucunement conditionné par la foi ; c’est exactement comme quand nous nous rendons chez un médecin ! C’est comme faire appel à un spécialiste dont c’est la fonction de traiter votre demande. Cela revient à dire qu’inconsciemment, on considère que les dieux sont à disposition, ils ont leur exigence certes, mais ils sont là pour l’homme !

Nous sommes quand même dans le magistère de la foi, mais une foi qui est globale et qui pose que s’adresser aux dieux est une règle de la vie, et donc qui ne se discute pas ni par les dieux ni par les hommes ; c’est donc une foi qui est d’abord culturelle avant de donner lieu au cultuel ; c’est le vodoun standard.

IDEE DE BASE

Il y a une idée de base dans le vodoun quel que soit l’angle sous lequel on le considère, une idée, que nous pouvons dire absolue, elle semble dire l’indétermination fondamentale de l’existence. C’est-à-dire que les concepteurs du système posent que rien ne peut être considéré comme prédéterminé ou imposé à l’existence de l’homme. Dès lors, il doit se construire son « bien-vivre« , il doit combattre pour ce « bien-vivre » car il possède la vie, une vie qui est contingente de par sa naissance. Mais, le bien-vivre ne peut être que de son fait et de celui de sa société ; d’où, il faut former l’un et l’autre, c’est le propos de la pédagogie. Le combat qui résulte de l’obligation de bâtir son bien-vivre est une négociation, une négociation permanente ; c’est une nécessaire négociation avec les dieux, mais aussi avec les hommes.

Les outils de cette négociation sont les dieux eux-mêmes et des règles qui s’imposent à tous, dieux compris. Voilà pourquoi ces auteurs anonymes nous présentent des dieux qui se constituent en faisant désigner le premier d’entre eux par Dieu, l’Être Suprême ; c’est le fameux voyage des dieux[1].

Ces auteurs précisent également les manières dont l’homme peut entrer dans cette négociation en délimitant deux cadres que les deux couches utilisent :

            * Un cadre spécifique qui est celui des fonctions de chaque divinité.

            * Un cadre plus généraliste qui ne concerne que deux divinités, les dieux Lêgba et Fa, et dans lequel chaque détail doit être examiné et resitué dans le déroulement de l’action. C’est ce duo du cadre généraliste qui pilote l’ensemble de la pédagogie tout en présentant des spécificités qui les rattache au premier cadre.

C’est dans ce cadre généraliste que se place l’essentiel de l’action pédagogique, c’est-à-dire le magistère de la raison ; c’est ce cadre qui déploie ce qui dans le vodoun est translucide comme je le disais plus haut.

Je vous propose d’osciller d’une couche à l’autre, mais en donnant la préférence au magistère de la raison selon le plan suivant :

Les dieux, un choix arbitraire, et leur constitution.

                        La structure de Fa.

                        Le duo Fa – Lêgba : les axes.

                        Quelques déploiements de la pédagogie.

                                   Osanyi, dieu de la médecine.

                                    Le bouc du roi.

                                   Le cotonnier.

                                   Lêgba et le sexe féminin.

                                   Les deux amis.

                                   Une devise.

                                   Conclusion.

LES DIEUX

Les divinités des deux cadres doivent répondre aux critères suivants :

 Absence de gestes surnaturels ou surhumains.

 Absence d’agressivité gratuite, aussi bien entre eux qu’envers les Êtres humains.

             Absence de férocité entre eux ou envers les hommes.

             Absence d’intervention de fées.

             Absence de miracles ou d’actes irrationnels.

             Une situation géographique indéterminée ; ces divinités s’adressent donc à l’homme au sens générique, comme une sorte d’Universaux dont le champ sémantique est la terre physique sur laquelle il se déploie ; je ne dis pas sur laquelle il vit.

            * Groupe ethnique indéterminé.

            * Ces dieux ne mettent jamais en cause une ethnie, un peuple ou une race.

           * Ces dieux ne jettent jamais d’anathème sur une ethnie, un peuple, une société, une race ou sur un pays.

En somme, ce sont des dieux qui n’ont ni peuple  ni terre !

J’en ai retenu huit ; c’est un choix arbitraire qui repose sur les critères que je viens d’énumérer.

lyon5

LES HUIT DIEUX

lyon6

L’APPARIEMENT DE SIX DES HUIT DIEUX (sans Fa et Lêgba)

Il est possible de les apparier en effet en tenant compte de leur fonction, déclarée ou déduite de l’analyse de leur légende fondatrice ; ainsi :

lyon7

CORRELATION DE L’AXE FA-LÊGBA AVEC LES DIEUX.

La mise en œuvre des fonctionnalités ainsi appariées se fait selon un axe que forment les dieux Fa et Lêgba.

STRUCTURE DE FA.

Fa avec Lêgba sont les deux divinités sur lesquelles repose toute la pédagogie mais également l’essentiel du rituel. Ce sont les seules que nous voyons à l’œuvre quelle que soit la situation, seules ou en association avec d’autres.

Pour Lêgba, cette omniprésence se justifie selon le rituel, parce qu’il est le dieu en chef, mais aussi parce que c’est par lui que passent tous les sacrifices selon ce même rituel. Quant à Fa, sa présence incontournable dans tout acte rituel se justifie par sa fonction de dieu de l’art divinatoire.

Quand ensuite, on bascule dans le magistère de la pédagogie, l’action des deux divinités apparait intriquée, le rituel le laisse entendre déjà en signalant que les deux « vivent » ensemble, ou bien qu’il ne faut pas les séparer… L’explication se découvre quand on pénètre la structure qui gouverne la pédagogie, structure dans laquelle le dieu Fa se présente comme un concept qui établit des relations avec tout ce qui peut faire la vie ; mais Fa n’est en fait, qu’une facette, Lêgba étant l’autre, c’est ce duo qui pilote l’action pédagogique dans le vodoun. Cela se fait par les signes de Fa. Ces figures forment l’ossature de l’art divinatoire du dieu, mais ils constituent également toute la programmation de la pédagogie. Ils sont élaborés à partir de deux graphèmes verticaux qui sont associé par quatre, les tétragrammes ainsi obtenus sont regroupés par deux pour donner le signe.

         LES SIGNES DE FA.

lyon8

ELABORATION DES TETRAGRAMMES : « L’ALPHABET »

Les tétragrammes sont rangés selon un ordre de priorité sur une base qui ne parait pas évidente ; ils portent des noms, mais ne présentent aucun caractère ou propriétés, comme s’il s’agissait d’un alphabet. Regroupés par deux, ils vont donner les véritables signes de Fa, les « dou ».

10_Fa_2

« L’ALPHABET » : ORDRE DE PRIORITE

11_Fa_3

LES OCTAGRAMMES : PROPRIETES

Les octagrammes sont de deux types. Ceux qui sont formés de deux tétragrammes identiques sont les figures-mères, il y en a seize ; les autres associent deux tétragrammes différents, ce sont les figures secondaires qui sont au nombre de deux-cent-quarante. Au niveau de l’interprétation, les deux types jouent cependant le même rôle ; l’art divinatoire ne les distingue pas.

Gbê médji (M)

│    │

│    │

│    │

│    │

8

Yéku médji (F)

││      ││

││      ││

││      ││

││      ││

16

Woli médji (M)

││     ││

│        │

│        │

││     ││

12

Di médji (F)

│       │

││    ││

││    │ │

│       │

12

Loso médji (M)

│   │

│   │

││ ││

││ ││

12

Wèlè médji (F)

││     ││

││    ││

│       │

│       │

12

Abla médji (M)

│       │

││    ││

││    ││

││    ││

14

Akla médji (F)

││     ││

││    ││

││    ││

│       │

14

Guda médji (M)

│      │

│      │

│      │

││   ││

10

Sa médji (F)

││     ││

│        │

│        │

│        │

10

Ka médji (M)

││     ││

│        │

││     ││

││     ││

14

Turukpê médji (F)

││     ││

││     ││

│        │

││     ││

14

Tula médji (M)

│        │

││     ││

│       │

│       │

10

Lètè médji (F)

│     │

│     │

││  ││

│     │

10

Cè médji (M)

│       │

││    ││

│       │

││    ││

12

Fu médji (F)

││     ││

│       │

││    ││

│       │

12

LES FIGURES-MERES (DANS L’ORDRE DE PRIORITE)

15_Fa_5b

LES 4 PREMIERS SIGNES

Ils sont considérés comme les racines du monde d’un point de vue conceptuel. Ces signes forment un écrin dans lequel s’insèrent tous les autres, figures-mères et figures secondaires. Il n’y a aucune symetrie entre eux ; ce sont des « diastéréoisomères ».

Ce n’est pas le cas des 12 autres signes-mères. Il sont symétriques 2 à 2 comme dans la figure ci-dessous. Ils sont donc « énantiomères » par groupe de 2.

14_Fa_6

LES 12 SIGNES-MERES SYMETRIQUES 2 A 2

LE DUO FA-LÊGBA

Les auteurs du vodoun posent que les quatre premiers signes de Fa sont les piliers du monde.

15_Fa_5b

LES 4 PILIERS DU MONDE.

Ils vont les considérer comme délimitant également un système d’axes : le premier et le second signes déterminent un axe Est-Ouest, à savoir : Gbê-Médji et Yeku-Médji ; cet axe est dit axe de Lêgba. 

16_Fa_7

De même le troisième et le quatrième signes déterminent un axe Nord-Sud, à savoir Woli Médji et Di Médji, c’est l’axe Fa.

17_Fa_8

On songe immédiatement aux quatre points cardinaux, il en est rien, il s’agit de tout autre chose, à savoir que l’axe Lêgba détermine tout ce qui est objectif alors que l’axe Fa détermine tout ce qui est conceptuel. Ce sont les deux seules divinités à qui sont attribués un axe et les fonctions qui en découlent.

Quant aux points cardinaux, ils sont bien entendu, pris en compte, mais ils portent d’autres noms qui n’ont rien à voir avec les signes de Fa ni avec les dieux Fa et Lêgba, cela, pour montrer qu’il ne s’agit pas d’indiquer par les axes, une dimension typologique. Ainsi, comme le montre le schéma suivant, les points cardinaux portent un nom différant.18_Fa_9

 DESIGNATION DES POINTS CARDINAUX DANS L’AIRE DU VODOUN.

L’intrication des dieux Fa et de Lêgba vient du fait que tout acte humain résulte de l’interaction entre ce qui est objectif et ce qui est conceptuel, c’est – à-dire entre ce qui relève de l’axe Est-Ouest et ce qui relève de l’axe Nord-Sud. En d’autres termes, vivre c’est faire interagir l’objectif et le conceptuel. C’est le sens de ce qui est toujours enseigner à travers l’expression :  « Fa et Lêgba vivent ensemble » qui est un impératif dans le vodoun.

C’est à ce niveau également que nous comprenons le fait que Lêgba soit dit première divinité, le dieu en chef.

PRIMAUTE

La primauté accordée par le Tout Puissant à Lêgba n’est pas exclusive, en effet, dans plusieurs autres légendes, Mawu accorde cette même primauté à Fa, d’où une dyarchie qui pourtant ne bloque pas le fonctionnement du système, la raison vient du fait que chacun d’eux préside un domaine d’action exclusif, le monde réel, directement perceptible pour Lêgba, et le monde conceptuel, celui auquel on ne peut accéder qu’après une construction mentale qui est le domaine de Fa. C’est l’exemple du jour, du mois et de l’année qui vont de soi dans toutes les cultures du monde, car une simple observation suffit à les saisir, axe Lêgba ; alors que la semaine relève d’une conceptualisation partout, axe de Fa. De même, si nous considérons les points cardinaux, les points Est et Ouest vont de soi, axe Lêgba, alors qu’il a fallu aux hommes, une conceptualisation pour construire les points Nord et Sud.

REMARQUE :

Il faut noter l’absence dans le vodoun d’un culte pour Dieu (Mahou ou Mawou…), entendu comme Être Suprême ; cela s’explique très bien quand on prend en compte l’idée  de base que j’évoquais plus haut. Le vodoun pose en quelque sorte que le Tout Puissant ne peut entrer dans la négociation qui est nécessaire entre les hommes et les divinités, ce qui revient à clairement manifester que les divinités n’ont rien à voir avec la transcendance –d’où, la possibilité de négocier avec elles- ; alors que le Tout Puissant est la transcendance, et c’est ce qui est traduit par la manière de Le nommer : Mawu, qui n’est qu’une phrase-concept, dont le déploiement fait apparaître les raisons de cette absence de culte.

En d’autre termes, la présence des « divinités » ne doit pas induire en erreur, le vodoun est au plus haut point un monothéisme, qui plus est, un monothéisme dualiste ; nous n’entrerons pas dans le détail ici.

EXEMPLES DE DEPLOIEMENTS.

Je vous propose dans la suite de nous intéresser surtout à ce magistère, celui de la raison, la seconde couche, c’est-à-dire le magistère qui fonde la pédagogie. Je vous propose de le faire à partir de trois types de réalités symboliques autour desquelles s’articulent les deux aspects, les deux couches dont je viens de parler. La première réalité est objective, la seconde est virtuelle, mais s’appuie sur une réalité objective ; la troisièmes enfin est entièrement construite, il s’agit d’une expérience de pensée qui présuppose une réalité fictive.

* – Le symbole de premier type relève du domaine de l’art, il peut être une réalité objective, par exemple une sculpture. Nous allons en voir deux ; c’est-à-partir de l’examen de la sculpture ou de l’image associée à la légende que nous aurons accès à la leçon, c’est-à-dire à la pédagogique.

LES EXEMPLES : 

                        Le dieu de la médecine, Osanyi.

                        L’image de Lêgba, dieu des croisements, dieu de l’intelligence ; il s’agit de la figuration du dieu dans le domaine public, à l’entrée ou à l’intérieur des villages.

            * – Le symbole est l’image virtuelle ou non, d’une réalité habituelle qui va servir d’appui à la leçon ; je vous propose deux légendes qui vont utiliser une telle réalité pour prodiguer la leçon.

                        La légende du bouc du roi.

                        La légende du cotonnier

             * – Le symbole prend appui sur une réalité qui est liée à un comportement ; plus précisément, le symbole sera basé sur la notion de sacrifice. Je vous propose un exemple de ce type.

                        La légende des deux amis.              

                       Une devise de Sa Médji.

PREMIER EXEMPLE : OSANYI, DIEU DE LA GUERISON.

 

19_Osanyi_Img

 

RESUME

20_Osanyi_Res

TABLEAU RESUME DE LA LEGENDE DE OSANYI.

L’image du dieu serait quelque chose comme cette photographie[2] d’une sculpture, mais elle traduit incomplètement la description que le récit donne de l’aspect d’Osanyi. La légende fondatrice de cette divinité est en deux parties.

La première précise que le dieu est capable de guérir tout ce que l’homme peut connaître comme maladies et toutes les souffrances qu’elles entraînent, que ce soit les maux du corps ou bien que ce soit ceux de l’esprit. Ce dieu est né avec le corps entièrement recouvert de perles, des perles de toutes les couleurs ; les couleurs sont, avec les plantes, les herbes et les sons, les éléments que la divinité met en œuvre pour accomplir sa tâche, guérir. L’efficacité de ce dieu est telle que les bokonons-guérisseurs n’avaient plus rien à faire, tous les malades étant définitivement guéris par Osanyi. Affolés, et inquiets pour eux – même et pour leurs familles, les guérisseurs allèrent trouver Lêgba, chef des dieux pour se plaindre. Ils lui dirent : « Tu vois, Osanyi guérit tout et tout le monde, car il connaît toutes les plantes avec leurs vertus et celles de toutes les couleurs, il connaît  tous les sons et sait comment les mettre en œuvre pour le bien des malades, alors nous, hommes-guérisseurs, nous n’avons plus de travail, nous n’avons plus rien à faire. Nous ne pouvons plus vivre, nos familles ne peuvent plus vivre. Que vont devenir nos femmes et nos enfants ? Qu’allons-nous devenir ? Quelle vie pouvons –nous avoir sans malades à soigner ? » Lêgba, le dieu en chef reconnut le bien-fondé de la plainte des hommes, car ils ont le droit de vivre.

C’est ici qu’apparaît la seconde partie de la légende. Car, à la suite de la plainte des hommes, alors qu’Osanyi dormait chez lui, Lêgba fit écrouler la maison sur lui. Dans l’accident, le dieu des guérisons perdit un bras et une jambe ; il perdit également un œil et l’usage d’une oreille. Par ailleurs, n’ayant pas tenu parole à la suite d’un engagement qu’il avait pris en une autre occasion, Osanyi perdit aussi l’usage de la parole ; on dit que depuis, ce sont les oiseaux qui parlent pour lui.

L’imagerie nous donne à voir sur un plan artistique, un manchot, unijambiste, borgne, à moitié sourd et qui ne peut que couiner en guise de parole. Les prêtres de ce dieu sont d’excellents ventriloques quand ils apparaissent en public. Voilà donc l’image sculpturale que nous devons déployer selon les deux approches.

            * L’approche rituelle : le magistère de la foi.

Cette approche pose que le dieu ainsi diminué physiquement ne peut plus se passer de l’homme, le guérisseur, pour accomplir sa tâche. C’est lui, le bokonon qui peut aller chercher plantes, herbes et autres ingrédients qui sont nécessaires. L’approche rituelle explique la remarquable connaissance qu’ont les guérisseurs des plantes et des maux qu’elles permettent de soigner. Cette connaissance leur est imposée par les nécessités de leur profession. La pharmacopée dans le vodoun trouve son origine dans l’approche rituelle de cette divinité. C’est cette pharmacopée que nous perdons au fur et à mesure de la disparition des guérisseurs âgés, car elle n’est pas écrite fondamentalement et ne repose que sur la mémoire et sur une transmission très aléatoire et qui commence à mal fonctionner.

            * L’approche pédagogique : le magistère de la raison.

Reprenons l’imagerie, nous sommes en présence d’un dieu très fortement handicapé, à la limite du concevable, à qui pourtant on confie le soin de prendre en charge le corps et l’esprit des hommes, on lui confie le soin de guérir. On ne peut pas ne pas s’étonner de l’inadéquation entre l’aspect du dieu et sa mission, c’est ce constat qui est le point de départ de l’autre facette ; s’étonner est la clé qui permet de porter la réflexion sur l’autre pan de la légende. Bien sûr, on peut considérer que confier cette mission à un dieu si handicapé peut s’interpréter comme une manière de souligner sa très grande compétence malgré un si lourd handicap ; mais, une telle approche ne prendrait pas en compte les causes du handicap ni le problème que les hommes soulèvent. Ces prises en compte nous amènent à nous reporter à nouveau au symbole pour noter que le handicap du dieu résulte de la nécessité pour le guérisseur de pouvoir vivre pleinement et librement, et donc de pouvoir travailler, car là se situe la condition de son existence.

En clair, la légende nous signifie qu’exister est un droit ; pouvoir subvenir à ses besoins de vie qui sont de nourrir son corps et de nourrir son esprit est un droit, un droit fondamental et inaliénable de l’homme. L’organisation de la société, y compris en prenant en compte les « dieux » ne peut déroger à cette exigence. En effet, le dieu de la médecine aurait pu s’adjoindre l’homme guérisseur, Lêgba aurait pu imposer au dieu Osanyi, après la plainte des guérisseurs, de prendre l’homme guérisseur comme collaborateur, mais ce serait le vassaliser ; ce serait l’assujettir, car alors, le vivre de l’homme serait tributaire de la bonne volonté et de l’humeur du moment du dieu. Non, l’homme doit pouvoir être par lui-même sans aucun asservissement.

C’est là, me semble-t-il la leçon de cette légende, une leçon selon le magistère de la raison qui va beaucoup plus loin que celle qu’elle prodigue selon le magistère de la foi, même si l’étude de la nature pour constituer une pharmacopée est d’une importance vitale. Les deux magistères se rejoignent selon moi, pour refuser l’asservissement de l’homme. La légende du dieu Osanyi affirme le droit de l’homme à exister par lui-même et à son niveau.

En langage moderne actuel, la légende de cette divinité affirme ce qu’aujourd’hui nous appelons le principe de subsidiarité. C’est un principe qui pose que dans un système, politique ou autre, chaque niveau du système doit pouvoir jouer pleinement son rôle et donc que chaque niveau doit disposer des moyens qui lui permettent de le faire.

En conclusion de l’examen de la légende de cette divinité, à partir de l’état du dieu et des raisons qui l’expliquent, nous pouvons comprendre la maîtrise des guérisseurs qui sont portés à étudier la nature en relation avec leur office, c’est un couplage entre la divinité et le guérisseur qui conduit à un duo opérationnel, d’où la nécessité d’interrelations. Nous accédons par un autre volet, à partir de la même image, à une règle de vie en communauté ; une règle du vivre ensemble qui impose la liberté et l’autonomie de chacun en refusant toute vassalisation et tout asservissement fut – ce à un dieu ; c’est donc le principe de subsidiarité qui est porté à un très haut degré d’exigence.

DEUXIEMME EXEMPLE : LE BOUC DU ROI.

RESUME.

21_Bouc_Img

TABLEAU RESUME DE LA LEGENDE DU BOUS DU ROI.

Dans la légende du bouc du roi, le symbole est une image virtuelle d’une réalité objective, un bouc ; mais un bouc particulier qui possède de multiples oreilles et des yeux sur tout le corps ; c’est en ce sens que je parle d’une image virtuelle.

On dit qu’un jour, le roi d’un pays réunit son peuple et lui apprend que désormais, rien de ce que chacun, homme, femme et enfant dit, fait ou pense, ne peut lui échapper. Pour cela, le roi possède un bouc qu’il présente au peuple réuni. « Voici mon bouc, dit le roi ; il saura tout sur vous et me dira tout, que vous soyez seul ou que vous soyez en groupe ; il saura tout et me dira tout sur vous, de jour comme de nuit. Rien ne peut lui échapper, il m’apprendra vos actes, vos paroles et vos pensées, car, mon bouc possède des oreilles sur tout le corps, il a des yeux devant derrière et sur les côtés de tout son corps ; rien ne peut lui échapper.

Le dieu Lêgba se met dans une grande colère en apprenant cela ; il se précipite chez Fa et lui dit : « Tu as entendu ? Tu as compris ? On ne peut laisser faire ça ! Il n’est pas normal que dans un pays, une personne, fût-ce le roi, sache tout de ce que chacun fait, dit ou pense ; il n’est pas normal qu’une personne sache tout des autres ! On ne peut pas accepter cela ! On ne peut pas laisser faire ça ! Moi, Lêgba, je refuse cela et je ferai tout pour qu’il n’en soit jamais ainsi ! »

« Alors, je vais fouiller Fa pour toi et tu feras un sacrifice ! » lui dit le dieu Fa. Le dieu de la divination demande à Lêgba de fournir 4 morceaux de tissu de différentes couleurs ; Lêgba doit façonner 4 figurines en argile qu’il doit enterrer aux quatre points cardinaux après avoir coiffé chacune d’un chapeau ayant l’une des quatre couleurs.  Lêgba revient voir Fa le jour de marché quand ce fut fait, ce dernier lui remet un chapeau ayant 4 côtés confectionné avec les tissus que le dieu avait fournis. Lêgba se rend ainsi coiffé au marché. En approchant, il voit le bouc du roi qui déambule dans les allées, la bête s’intéresse à tout, elle regarde par ci et par là sans jamais s’arrêter et sans se presser. De loin, Lêgba aperçoit la première épouse du roi quitter le marché, il la rattrape et d’un coup de machette lui tranche la tête. Le bouc voit un homme portant un chapeau de couleur verte commettre le crime, l’animal se précipite au palais et annonce au roi l’assassinat de son épouse par un individu avec un couvre-chef vert. Le roi envoie des hommes armés sous la conduite de son ministre, arrêter l’auteur du méfait. La troupe se saisit de Lêgba, mais les personnes ayant vu l’assassin portant un couvre-chef rouge, noir ou blanc protestent et prennent sa défense ; ceux qui ont vu un chapeau vert maintiennent leur accusation ; ils s’insurgent. Il y a d’âpres discussions dans une confusion totale. Profitant du désordre, Lêgba abat le ministre, puis change prestement la position de son chapeau sur la tête.  Dans la bagarre qui éclate à la suite de ce second meurtre, on oublie vite la présence de Lêgba, chacun s’attachant à défendre ce qu’il croit avoir vu. Le dieu profite de la confusion qui règne sur le marché pour s’éclipser. Il va trouver le roi et lui révèle qu’il est Lêgba, dieu des croisements ; il prie le souverain de réunir le peuple le lendemain.

A cette réunion, le dieu avoue être l’auteur des meurtres de la veille. « C’est moi, dit-il au roi, qui ai tué ta femme et ton ministre ; ton bouc n’a pas pu me désigner précisément, il en est de même des personnes présentes. Voici le chapeau que je portais ; cela a suffi car, chacun n’en voyait que la couleur de son point de vue. Il n’est pas acceptable que qui que ce soit, fût-ce le roi, sache tout des autres dans un pays. Ce n’est pas acceptable car cela inhibe et finit par scléroser la pensée. Chacun doit savoir qu’il n’y a de pensée véritable que libre, c’est cette liberté qui fait la vie, celle de l’individu comme celle des sociétés. Seul un peuple libre est digne d’un roi ; seul un homme qui respecte et défend cette liberté est digne d’être roi. »

Le roi du pays dit alors à Lêgba en reconnaissant le bien-fondé de sa pensée : « Tu as raison Lêgba, mon bouc n’est pas infaillible, il est même dangereux ; tu as gagné le droit de le manger ! »

La légende conclut que c’est de cette histoire que vient le fait qu’un bouc est le sacrifice de choix à faire à Lêgba. Voilà pourquoi les bokonons prescrivent le sacrifice d’un bouc à Lêgba dans des situations très graves ou désespérées.

On voit par cette conclusion, qu’à partir du symbole qu’est le bouc, le rituel déploie la légende pour en faire un outil de salut dans les instants graves et décisifs. Le symbole dans le magistère de la foi se présente ainsi comme une réalité sacrificielle qui est sensée sortir rituellement l’adepte d’un moment périlleux. Mais si je reprends la légende et que je me concentre sur ses éléments constitutifs, le premier enseignement qui saute aux yeux, est la nécessité quand on aborde un questionnement,   de prendre en compte tous les points de vue possibles et pas seulement le nôtre propre. C’est l’appel aux quatre points cardinaux. Le magistère de la foi, le rituel ne met pas vraiment en exergue ce premier enseignement que nous pouvons tirer de la légende.

Quand on considère la seconde couche, le magistère de la raison, il apparait que l’appel aux points cardinaux n’est pas le seul enseignement de la légende. Il comporte un second enseignement, mais pour le mettre en évidence, il faut reprendre l’examen du symbole, le bouc. Il est particulier, car on nous dit que l’animal possède des yeux et des oreilles partout sur le corps, si nous excluons un bouc magique –  le vodoun, comme pédagogie, ne fait pratiquement jamais appel au surnaturel- la question est alors : que signifie un tel bouc ? Il s’agit évidemment d’une construction humaine, ce bouc est le symbole de la créativité de l’homme. De là, la leçon apparait plus nettement dans le magistère de la raison. En effet, la pédagogie ici porte sur le rapport qui doit exister entre les fruits de notre créativité et l’usage que nous sommes tentés d’en faire. La pédagogie ici, est de nous signifier que les œuvres de l’homme ne doivent pas avoir le pas sur l’homme ; elles doivent être sacrifiées au profit de l’intégrité de tout ce qui fait l’homme, son intégrité morale et spirituelle, qui sont garants de sa liberté d’être pensant.

C’est le sens véritable de la conclusion du roi dans cette légende : « Tu as gagné le droit de manger le bouc » à l’adresse de Lêgba, qui ici prend farouchement et résolument la défense de cette liberté. Le dieu prend résolument la défense de l’homme corps et esprit, contre l’homme lui-même ou contre les systèmes qu’il est amené à générer. Le magistère de la raison, la pédagogie ici est une mise en garde contre ce que nous sommes susceptibles de vouloir faire de nos découvertes et de nos invention qui pourraient se retourner contre nous, mais cette fois en tant qu’homme sociétal.

Il convient d’insister sur le fait que la légende ne condamne pas notre créativité, elle ne met pas en cause ni ne condamne nos avancées technologiques ou autres, elle met simplement en garde contre leur usage, elle condamne cet usage quand celui –ci a pour but de contraindre l’homme. C’est le sens du fait que Lêgba ne s’en est pas pris au bouc, ça n’aurait servi à rien de tuer celui-ci, car le bouc reflète quelque chose qui est inhérent à la nature humaine ; on ne peut pas empêcher l’homme de créer, de chercher, cela relève de sa nature d’être pensant. Il reste alors la pédagogie par l’entremise de laquelle on peut amener l’homme à se rendre maître de l’usage qu’il doit faire de ses œuvres, sous peine de scléroser sa faculté de penser. C’est cela la véritable leçon de la légende du bouc du roi.

Le vodoun n’est pas le seul produit de la réflexion des hommes à prodiguer une telle mise en garde. D’autres hommes sous d’autres cieux ont décelé les mêmes risques et prodigué la même mise en garde ; je vous en propose deux sous la forme de rappel.

            * Le premier exemple est le mythe de Prométhée, mythe des Grecs anciens que déploie Platon dans Protagoras. On oublie trop souvent que ce mythe est un triptyque : Epiméthée – Prométhée – Hermès, et c’est l’ensemble du triptyque qu’il faut prendre en compte pour mettre en exergue la mise en garde. En effet, si le vol du feu et de la technicité est commis par Prométhée pour le bénéfice des hommes, c’est d’abord pour pallier  l’imprévoyance d’Epiméthée ; mais cet apport génère à son tour un danger, puisque selon le mythe, les hommes dotés de la technicité se sont mis à s’entretuer ; Zeus eut peur que l’humanité ne finisse par disparaître si les hommes continuaient à se combattre et à se tuer. Le roi des dieux envoya Hermès inculquer aux hommes la notion de bien et le sentiment de la honte ! C’est le troisième volet du triptyque. Certes, les héritiers de la pensée grecque célèbrent volontiers l’apport de Prométhée, mais ils mettent moins l’accent sur la mission d’Hermès qui précisément est de tenter de contrer par la pédagogie les méfaits du mauvais usage des fruits de l’accès à la technologie. Il s’agit là aussi d’amener l’humanité à ne pas placer sa création au-dessus de l’être humain ; il ne s’agit donc pas de la condamnation des œuvres créées, mais de l’usage qu’on peut être tenté d’en faire. A mon avis, la mission d’Hermès est plus importante, bien que moins spectaculaire, que l’action de Prométhée.

            * Le second exemple de mise en garde est donné par le récit biblique du veau d’or construit par les hébreux alors que Moïse était en conférence avec le Tout-Puissant au sommet de la montagne et qu’il tardait à revenir. Toutefois, il faut se placer entièrement dans le magistère de la raison en écartant l’intention théologique supposée qui présida à la décision de forger ce veau. Dans le magistère de la raison, la fabrication du veau d’or apparait comme une mise en garde qui est de ne pas faire de notre créativité, de nos œuvres aussi belles ou aussi utiles soient – elles, une divinité qui aurait le pas sur l’esprit de l’homme comme potentialité.

Je peux arrêter ici l’examen de la légende sur le bouc du roi et sur la mise en garde qui en est l’enseignement.

TROISIEME EXEMPLE : LE COTONNIER.

 

samedjpf

22_contonnier_img

RESUME DE LA LEGENDE DU COTONNIER.

Ici, le symbole qui sert de point de rencontre entre les deux facettes, leur charnière est encore une réalité objective mais qui ne donne pas lieu à une figuration sculpturale ni à une virtualisation ; il s’agit d’un arbre, le cotonnier. C’est une légende du signe Sa Médji, le n° 10.

On dit que quand Mawu, Dieu, créa le monde, le premier arbre qu’il planta fut le cotonnier. Il en confia la garde aux oiseaux. Au bout de quelques années, la plante grandit et porta fruits ; les oiseaux en découvrirent les graines et ils les trouvèrent bonnes à manger ; aussi, ce sont –ils jetés sur l’arbre et le dépouillèrent de toutes les graines. Voyant cela, Dieu convoqua les Fa, les dû – mères, et leur dit : « J’ai planté un arbre dans la création, le cotonnier ; j’en ai confié la garde aux oiseaux. La première année où l’arbre porta fruits, les oiseaux ont tout manger. Les fruits de la seconde année vont arriver à maturité bientôt, l’arbre ne doit pas disparaître ; le cotonnier ne doit pas mourir. Alors, à celui d’entre vous qui réussira à le préserver, je lui donnerai le pouvoir sur la terre, je le ferai maître de la création !  » Dès que Dieu eut fini de parler, les Fa trouvèrent que c’était là une mission impossible ; les graines étant bonnes à manger, on ne voyait pas comment empêcher les oiseaux de se servir. Tous les Fa, sauf un : Sa Médji, s’en allèrent en maugréant : Impossible ! C’était là une mission impossible !

Tous s’en allèrent donc sauf Sa Médji, le plus petit des Fa. Il s’approcha et dit à Dieu : « Tu es mon père, ce que tu me demandes, je dois le faire ; je vais protéger le cotonnier. »

En quittant le Tout Puissant, Sa Médji est affolé, il se demande pourquoi il a laissé sa bouche prendre cet engagement qu’il ne sait comment honorer. Il se rend chez Fa pour le consulter. Fa fouille Fa pour lui et lui dit que oui, il pourra s’acquitter de son engagement, mais il faut qu’il fasse un sacrifice et qu’il fasse appel à son amie l’araignée. Sa Médji n’est pas totalement rassuré pour autant ; les graines du cotonnier sont mûres, il faut qu’il fasse vite. Il convie son amie l’araignée à déjeuner et lui dit son désarroi de ne pas pouvoir tenir sa promesse à Dieu, il la supplie de l’aider. L’araignée demande à voir l’arbre, il l’y conduit ; au moment de se séparer, l’araignée lui dit de revenir voir l’arbre le lendemain.

En quittant Sa Médji, l’araignée convoqua ses frères et ses sœurs, et ensemble, ils recouvrirent entièrement le cotonnier de toile d’araignées. Quand le lendemain Sa Médji se présenta au pied du cotonnier, il trouva nombre d’oiseaux pris au piège et qui se débattaient pour se libérer ; d’autres attendaient de pouvoir s’approcher du cotonnier pour, espéraient-ils, se servir en graines. Sa Médji ramassa les premiers qu’il enferma dans un sac, il chassa les autres et les fit fuir. Il alla trouver Dieu et lui montra le sac rempli d’oiseaux pris au piège et dit avoir éloigné les autres. C’est ainsi que Sa Médji devint roi sur la terre.

La conclusion de cette légende semble porter sur l’importance de Fa dans le panthéon, il est roi. Il s’agit en fait d’une redite, car le dieu Fa avait déjà le pouvoir sur la création, pouvoir acquis lors d’une autre compétition au cours de laquelle, il fallait transporter les « enfants de Dieu » sur la terre. La légende du cotonnier apparaît comme la confirmation du résultat de ce « concours ». Je ne veux pas discuter de cet aspect en ce moment, car il est complexe en cela que Dieu avait déjà donné le pouvoir à Lêgba, qui est considéré unanimement comme premier dieu, le dieu en chef ! Or donner ce même pouvoir à Fa – relaté dans trois légendes au moins- pose un problème de dyarchie dont la compréhension passe par la structuration de l’ensemble de la pédagogie dans le vodoun ; nous en avons perçu quelques éléments à travers les axes. La question est : Dieu peut – il donner le même pouvoir à deux entités différentes ? Si oui, dans quelles conditions ? Si non, que pouvons-nous comprendre par cette dyarchie ? La réponse dépasse le cadre de la légende du cotonnier.

Si nous laissons de côté ce problème de dyarchie, la leçon que donne la légende sur le plan rituel est la nécessité de sacrifice et l’appel à l’aide qui peut être indispensable pour résoudre certains problèmes ; sacrifice et solidarité donc.

C’est sur l’autre magistère, le magistère de la raison que la légende se révèle d’une grande richesse ; ici aussi, elle aborde un problème qui interroge directement l’homme ; un problème qui est aussi une mise en garde pour l’espèce humaine. Le premier aspect de cette légende dans sa face translucide est fourni par le comportement des Fa, les quinze dû mères qui trouvèrent la mission impossible, cela signe leur liberté ; cela signe notre liberté à nous les hommes, car ici, les Fa sont nos porte-parole. Les quinze Fa expriment ce qui peut être l’attitude de l’homme face à un problème qui le dépasse ; cela signifie simplement qu’ »à l’impossible nul n’est tenu » ! C’est le premier enseignement de la légende en dehors de toute considération religieuse.

Le second enseignement dans l’ordre de la pédagogie, le magistère de la raison, est le fait que Dieu fasse appel aux Fa, cela revient à dire que Dieu reconnait pleinement l’altérité de l’oiseau-créature et sa liberté. C’est le respect de notre liberté que signe cette partie de la légende car, l’oiseau ici est une partie du créé comme nous les hommes ; c’est à nous que s’adresse l’enseignement ; ce qui se comprend très bien en corrélation avec la première leçon, à savoir qu’à l’impossible … Reconnaissance de la liberté de l’homme donc, comme créature et comme acteur.

Précisément, c’est en tant qu’acteur que la troisième leçon, toujours dans l’ordre du magistère de la raison, nous est dispensée. En effet, le point cardinal de toute la légende est : « le cotonnier ne doit pas disparaître » ; ici, le cotonnier représente tout le créé, ce qui veut dire que tout le créé est confié à la garde des créatures, ici les oiseaux. Mais la leçon nous est adressée à nous en tant que créatures, donc l’enseignement est que Dieu nous confie la garde de la création dans laquelle nous, les hommes, sommes libres. La leçon est donc la mise en garde pour que nos actions d’hommes libres ne fassent pas disparaître la création. Nous sommes loin de tout rituel, et nous ne pouvons accéder véritablement à l’enseignement et le faire nôtre que si nous nous écartons du rituel.

Est – ce pour autant une proscription d’intervenir sur le crée ? La réponse semble être non pour le vodoun ; il semble qu’intervenir sur le créé est aussi une mission de l’homme ; c’est ce que semble montrer une autre légende, la légende de l’emplacement du sexe féminin.

QUATRIEME EXEMPLE : L’EMPLACEMENT DU SEXE FEMININ.

24_sex_femme

RESUME DE LA LEGENDE SUR L’EMPLACEMENT DU SEXE.

C’est aussi une légende du signe Sa Médji. La légende est précédée d’une devise qui dit : « Mawu a trouvé la place de chaque chose du corps ; celle de la chose des femmes, il ne l’a trouvée qu’en dernier».

Quand dieu créa la femme dit la légende, il ne sut d’abord pas où placer le sexe de la femme, il fit plusieurs tentatives qui ne lui donnaient pas satisfaction ; le plus souvent cela gênait d’autres organes qui fonctionnaient alors mal, par exemple le nez ou bien l’oreille. Finalement, Il installa le sexe sous l’aisselle en attendant de trouver mieux.

Ainsi  placé, le sexe était exposé à la vue de tout le monde chaque fois que les femmes levaient les bras, et elles les levaient à longueur de journée, car, dit – on, vivre est toujours une gestuelle ; vivre se fait avec le corps, cela se fait avec un corps en mouvement. Par ailleurs, s’exprimer ne se conçoit qu’accompagné d’une gestuelle également ; voilà pourquoi, chaque mouvement de bras de la femme dévoilait son sexe au public.

Devant le spectacle qu’offrait ainsi la gent féminine montrant son sexe fixé sous l’aisselle, le dieu Lêgba s’indigna ; il alla trouver Fa et lui dit : « Écoute, Duduwa a un problème ! » Il fit part avec véhémence au dieu de son indignation de voir le comportement des femmes ! Il ajouta : « Le sexe, ce n’est pas une chose à exposer comme ça ! Ce spectacle est inadmissible ! Il est inacceptable de voir les femmes se comporter ainsi ! » Fa approuva la diatribe de son compère par des hochements de tête. Après un instant de silence, il prescrivit à Lêgba de faire un sacrifice, un sacrifice à faire à Na ; Na est la déesse de la créativité, c’est par elle que passe tout ce qui doit prendre forme et vivre. En arrivant chez Na, Fa et Lêgba lui offrirent les deux bananes et lui exposèrent le problème ; « Oui, dit – elle, le Tout puissant s’est complètement trompé sur l’endroit où placer le sexe de la femme ! Si on avait demandé mon avis, j’aurais dit que l’aisselle n’est pas l’endroit idéal ; j’aurais indiqué que c’est entre les jambes qu’il faut placer la chose. »  Puis, regardant Fa et Lêgba droit dans les yeux elle ajouta : « Vous savez, contrairement à ce qu’on croit, il y a assez de place à cet endroit pour y installer les sexes, tous les sexes !  » C’est ce qui fut fait. Ensuite, après que tout soit rentré en ordre, Lêgba déclara : « Puisque c’est moi, Lêgba, qui fut à l’origine de la solution, j’ai le droit de garder mon sexe en érection au vu et au su de tout le monde ! Ainsi, les hommes se souviendront que c’est grâce à moi que la chose des femmes trouva sa place ! »

C’est ainsi qu’on justifie la présence des sculptures de Lêgba avec le sexe en érection dans les lieux publics en rase campagne ou bien dans les villages ; des sculptures telles que celle-ci :

 

23_Legba_sexe

LÊGBA FIGURE SELON LA LEGENDE SUR LE SEXE.

En prenant connaissance de la légende et de sa conclusion, c’est-à-dire faire mémoire, on reste éberlué, car la décision finale de Lêgba est exactement le contraire de ce qu’il combattait, à savoir une forme d’exhibitionnisme, qui de plus est involontaire puisque le seul responsable est Dieu selon la légende, et non la femme.

Dans notre réflexion, ici aussi, l’art, la sculpture de Lêgba avec le sexe en l’air, est le point cardinal à partir duquel on peut déployer l’enseignement selon le volet religieux, le magistère de la foi ; ou selon le volet pédagogique, le magistère de la raison.

Dans le premier, le magistère de la foi, la sculpture est présentée comme un mémorial ; or, faire mémoire ne peut être que l’actualisation d’un évènement du passé, ça ne peut être que l’actualisation d’une situation passée, dont le souvenir doit être ravivé périodiquement, quelles qu’en soient les raisons. Ici, il n’y a rien de cette sorte réellement dans la légende, ni évènement ni situation par exemple. En effet, le récit est une expérience de pensée, c’est-à-dire une situation ou une proposition de départ totalement virtuelle à partir de laquelle on peut extraire une conclusion qui sera l’enseignement qu’on a en vue. Ici, la proposition initiale est d’imaginer un autre emplacement du sexe, et de là, démarrer la construction virtuelle.

Le magistère de la foi en fait un mémorial qui est, en fait, de rendre hommage au dieu Lêgba, c’est ainsi que tous les bokonon justifient cette sculpture sans qu’on sache vraiment pourquoi,  à part de considérer comme réel le point initial de la légende, ce à quoi personne ne croit vraiment !

Dans le second volet, le magistère de la raison, l’expérience de pensée trouve davantage d’écho dans une visée pédagogique, la sculpture est le clin d’œil, pour ainsi dire, des concepteurs du système pour orienter dans cette direction. En effet, la contradiction fragrante entre la démarche de Lêgba et sa décision finale nous oblige à reprendre la légende et à en démonter le mécanisme qui peut se résumer en trois points :

                        * Le constat initial de Lêgba qui est l’expérience de pensée imaginée.

                        * La concertation entre Fa et Lêgba.

                        * L’appel à la déesse Na qui donne la solution qui est le retour au réel.

Si on remarque qu’à aucun moment, il n’est question de Mawu dans cette légende pour trouver la solution définitive, on en conclut qu’il ne s’agit pas d’une création nouvelle ; dès lors, il apparaît que l’expérience porte sur ce que je peux appeler un ajustement. Il s’agit d’ajuster une situation virtuelle, imaginée ici,  pour arriver à une situation objective ; à plus forte raison, je peux passer, nous pouvons passer d’une situation objective réelle à une autre situation objective réelle, si cette dernière est plus favorable ou plus utile, que ce soit à l’homme, ou bien que ce soit à sa société.

Ce serait là, l’enseignement de cette légende, elle nous dit que nous pouvons « agir » sur l’homme pour ajuster ou moduler tel ou tel aspect de son être ; ce que nous faisons déjà d’ailleurs, et de manière de plus en plus sophistiquée ! Mais, il nous faut trouver la place de chaque élément de la légende dans l’enseignement si nous avons vu juste.

A l’issue de l’opération, on aurait pu trouver compréhensible que Lêgba réclame une « récompense » pour son action, c’est-à-dire des faveurs sexuelles par exemple eu égard à sa décision finale. Cela veut dire que malgré son sexe en érection, la sexualité n’est pas le fond du problème ; dès lors, le rôle de la femme ne doit pas être de cet ordre non plus, il apparaît alors que ce rôle est de représenter l’humanité, son rôle est de nous représenter, nous les êtres humains, pas seulement les femmes. La contradiction est fortement signifiée par le fait que montrer son sexe est un choix délibéré du dieu alors que pour la femme, elle n’a le choix, elle est faite ainsi.

Le second élément est le rôle de Fa. En tant que dieu de l’art divinatoire, il n’a aucune place dans l’histoire si celle-ci est de faire mémoire et de célébrer Lêgba. Si c’était son aide qui était sollicitée, cela pourrait se comprendre également au titre de dieu de l’art divinatoire ; or ici, la légende montre le duo Fa Lêgba se rendre chez la déesse Na, dès lors, on songe à une véritable concertation entre Fa et Lêgba, c’est-à-dire une réflexion qui associe l’axe Est-Ouest et de l’axe Nord-Sud.

Tout dieux qu’ils sont Fa et Lêgba ne pouvaient rien faire, ils n’avaient pas la compétence nécessaire, ils ne savaient même pas quelle pourrait être la solution, d’où, le recours à la déesse. Si leur concertation les conduit à juger l’ajustement (de la place du sexe) nécessaire, cela ne veut pas dire que l’opération pouvait se faire dans n’importe quelles conditions.

En conclusion, l’extraordinaire contradiction de l’attitude finale du dieu par rapport à son indignation initiale nous oriente sur la nature de l’enseignement ; le déroulement de l’ensemble de la légende balise le parcours à suivre.

Oui, l’homme peut agir sur l’homme pour en pallier les « insuffisances » ou pour en « améliorer » les performances ; mais, cela doit se faire selon un protocole bien pensé qui fasse appel à des compétences reconnues. C’est là, le véritable enseignement de cette légende avant tout autre considération, notamment de mémorial.

EXEMPLES SUR LE SACRIFICE.

Je voudrais vous proposer pour conclure une légende et une devise dont l’enseignement dans l’ordre du magistère de la raison repose sur le sens du sacrifice.

Les sacrifices sont incontournables dans le vodoun ; tous les préceptes y font appel et les bokonon comme les adeptes considèrent que toute action passe par un sacrifice. Ailleurs, dans d’autres systèmes religieux, le sacrifice est associé aux rites d’eau depuis la nuit des temps. Les rites d’eau purifient le corps et préparent au sacrifice qui, lui, sanctifie et plus généralement efface les fautes, notamment le sacrifice sanglant. Dans le vodoun, le rite d’eau est peu visible, l’eau intervient certes, mais comme complément pour telle ou telle préparation, que ce soit pour les remèdes à base de plantes ou bien que ce soit pour préparer les mélanges dont on se sert pour manifester la vénération aux divinités ; le rôle de l’eau s’arrête là en général. Le sacrifice par contre recouvre de multiples significations parmi lesquelles la fonction de sanctification est pratiquement inexistante. Le sacrifice est l’outil de négociation par excellence avec les divinités ; c’est la contrepartie du contrat avec le dieu ; il est effectué en attendant que le dieu fasse sa part du marché, et parfois, cela peut aller jusqu’à conditionner la réalisation du sacrifice au succès de la demande ! C’est le cas par exemple quand il s’agit de « punir » un adversaire ou un ennemi. Nous sommes là pleinement dans le magistère de la foi ; mais le sacrifice apparait également dans le magistère de la raison ; et là, la leçon s’adresse à l’homme tout court. C’est le sens de la fonction du dieu Lêgba, qui parce que préposé au service des dieux et des hommes, est celui par qui passent tous les sacrifices. Mais alors que signifie le sacrifice dans ce cas-là ? Nous allons répondre à partir de la légende des deux amis et d’une devise du signe Sa Médji.

I – LEGENDE DES DEUX AMIS.

25_deux-amis

RESUME DE LA LEGENDE DES 2 AMIS.

On dit qu’il y avait dans un pays, deux jeunes gens qui étaient des amis, une amitié dans laquelle ils avaient englobée toute leur vie et celle de leur famille, femmes et enfants  avec bonheur ; une amitié si fusionnelle que les deux jeunes gens ne voyaient pas comment ils pourraient vivre l’un sans l’autre car, ils avaient organisé toute leur vie autour de ce sentiment. Ils décidèrent de consulter le bokonon pour savoir si leur amitié allait durer toujours, si elle allait durer aussi longtemps que leurs vies. Le bokonon fouilla Fa et trouva le signe  Sa Di.

Sa-Di

Il leur dit que oui, leur sentiment pourrait durer aussi longtemps qu’ils le souhaitaient, à condition de faire un sacrifice. Nos amis repartirent rassurés et heureux, mais ils négligèrent de faire leur sacrifice. Au bout de quelques mois, ne voyant rien venir, Lêgba par qui passent tous les sacrifices alla trouver Fa qui lui confirma que les deux amis n’avaient pas fait leur sacrifice ; le dieu de l’art divinatoire ajouta : « il faudrait peut – être le leur rappeler ; ce serait généreux de ta part ! »

Lêgba en convint. En effet, en se rendant dans leurs champs un matin pour les travailler, les deux amis croisèrent un homme qui les bouscula négligemment alors qu’ils devisaient tranquillement en marchant  sur un chemin désert ; l’homme s’excusa, puis, avant de continuer sa route, il demanda aux deux paysans :

            – Avez-vous fait la cérémonie pour votre amitié ?

Intrigués, les deux amis lui demandèrent :

            – Quelle cérémonie ? Qui es-tu ? Et comment es–tu au courant pour nous, au courant de notre amitié ?

            -Votre sacrifice ! leur répondit – il.

            – Ah oui ! dirent – ils en chœur tout en reprenant leur marche.

Rien ne se passa. Un jour, alors que les deux amis travaillaient leur champ respectif, ils virent passer un homme qui portait un curieux chapeau. Le couvre-chef, pointu en son sommet, recouvrait la tête jusqu’aux oreilles dont seule la forme se devinait ; l’homme passa entre les deux champs et disparut. L’un des amis interpela l’autre et lui dit :

 « Tu as vu le chapeau de l’homme qui vient de traverser nos champs ? Il est vraiment curieux ! Je me demande où il est allé le prendre ! La couleur rouge, quel manque de goût pour une couleur de chapeau ! »

« Ah oui, vraiment bizarre ce chapeau en effet ! Mais, il est bleu ; tu n’as pas bien noté sa couleur, je crois ! »

« Ah… si ! Je l’ai bien vu ; il est d’un rouge éclatant… presque choquant, car trop criard… »

« Mais non ! Je t’assure qu’il est bleu… pas rouge… mais enfin ! »

Vous comprenez que Lêgba s’était coiffé d’un chapeau fait dans deux tissus de couleurs différentes, rouge d’un côté et bleu de l’autre ; chaque observateur n’en voyant qu’une. Nos deux amis crièrent leur désaccord sur la couleur du chapeau, puis, ils s’injurièrent ; ils finirent enfin par en venir aux mains. Alors, adieu harmonie, adieu convivialité et adieu amitié éternelle… Ils se séparèrent et devinrent rapidement les pires ennemis du village. Voilà la légende des deux amis.

La couche du rituel dans le vodoun utilise cette légende, quand la question se pose, pour montrer l’importance des sacrifices ; mais cela, c’est dans l’optique d’un vodoun contractuel, un vodoun dans lequel tout se négocie avec les dieux ; cela a son importance et cela valide le rituel.

Mais quand je considère la légende dans le magistère de la raison, une question vient à l’esprit, on se demande quel sacrifice nos deux amis auraient dû faire pour que leur amitié dure indéfiniment, quel sacrifice ? C’est au consultant de dénouer le dû, la figure de Fa qui est en cause ; quel sacrifice nos amis peuvent envisager de faire, ou quel sacrifice le bokonon peut leur indiquer ?

Il est certain qu’on peut égorger autant de poulets qu’on veut, la question demeure, car c’est entre eux que se pose le problème, le sacrifice est à leur niveau, ils en sont les destinataires, car la part des dieux est assumée par le fait d’aller les consulter. C’est une interaction entre eux, c’est à leur niveau que les difficultés peuvent surgir, c’est donc à leur niveau que doit se situer le sacrifice à faire.

S’offrir des cadeaux ? Cela peut aider, mais c’est dérisoire. Il reste alors leur personne, c’est à ce niveau que se situe la solution. Nous pouvons penser qu’ils se doivent de se faire confiance, c’est utile, c’est nécessaire même, mais cela aussi reste insuffisant car, la confiance a besoin d’être étayée, elle a besoin de justificatifs que la raison peut vérifier pour se conforter, or, les justificatifs sont relationnels et dépendent autant d’eux-mêmes que du milieu dans lequel ils vivent ainsi que des relations qui sont établies avec les constituants objectifs de ce milieu ; ces relations ne dépendent donc pas seulement d’eux ; voilà pourquoi la confiance, elle non plus, n’est pas suffisante pour assurer la pérennité de leur amitié. La seconde raison qui fait que la confiance est insuffisante vient du fait qu’en chacun de nous, il y a une part à laquelle personne ne peut accéder, une part que nous-même ne connaissons que de façon fugace, incomplète, une part à laquelle nous n’avons accès que de façon totalement imprévisible. Dès lors nous ne pouvons garantir à qui que ce soit les interventions de cette partie en nous, nous ne pouvons les garantir déjà à nous-même. Nous sommes pour l’autre une connaissance incomplète, et l’autre est autant pour nous une connaissance incomplète, et cela, de façon définitive !  Il y a en nous une part à laquelle l’autre n’aura jamais totalement accès ; la seule chose qui valide une connaissance incomplète ou imparfaite est la foi. Ainsi, le sacrifice que les deux amis doivent faire pour la pérennité de leur amitié est d’avoir foi l’un dans l’autre, c’est-à-dire accepter chez l’autre cette part de son être qu’il ne peut nous communiquer, car toute foi est abandon, toute foi est liberté ; abandon et liberté qui sont les deux piliers de l’amitié. C’est là l’un des deux  véritables enseignements de cette légende.

Le second est d’ordre méthodologique. En effet, on dit que Lêgba est le dieu par lequel passent tous les sacrifices, il est l’intermédiaire entre les dieux et les hommes, il est le messager des uns et des autres. Le rituel en fait un « livreur » ! Le rituel en fait un livreur qui prélève au passage sa part. Or, on oublie trop facilement dans le rituel que Lêgba, dieu des croisements est aussi dieu de l’intelligence et de la réflexion, le croisement. Dans le magistère de la raison, dire que Lêgba est celui par qui passent les sacrifices signifie que nous devons « entrer » dans le sacrifice par la réflexion. Tout sacrifice doit être abordé avec la réflexion avant tout autre considération. C’est uniquement en entrant par la réflexion dans le principe du sacrifice que nos deux amis auraient pu comprendre que seule la foi de l’un pour l’autre pouvait sauver leur amitié. Il en est de même de l’amour entre deux personnes.

II – UNE DEVISE.

Voici un dernier exemple qui montre que saisir la nature du sacrifice passe par la réflexion. Il s’agit d’une devise qui dit que « celui qui trouve Sa Médji comme Fa de la forêt rapprochera la mer de la terre, mais s’il ne fait pas de sacrifice, il restera seul. »

Il faut saisir pour commencer le sens de « rapprocher la mer de la terre » pour entrer dans la devise. Ici, cela veut dire simplement rapprocher des points de vue très différents voire opposés. Une personne qui possède cette qualité est donc un conciliateur, un conciliateur né. C’est là qu’on ne comprend plus, car un conciliateur est une personne qui apaise les tensions entre deux ou plusieurs individus ou communautés, une qualité qui est recherchée, une qualité qui est utile au plus haut point dans la société. Voilà qu’on nous dit qu’une telle personne restera isolée, si elle ne fait pas de sacrifice.

Comme dans la légende précédence, la question est, quel sacrifice une telle personne doit faire pour éviter la solitude ? La réponse ici aussi vient de la réflexion sur la devise. Il faut se dire qu’un conciliateur n’est pas un justicier, non, mais il est la conscience de la justice. En effet, être la conscience de la justice est ce qui conduit à être médiateur, dès lors qu’on n’intervient pas avec un parti pris. Mais, c’est aussi ce qui peut mettre le médiateur en posture délicate, non pas vis-à-vis du corps du délit, mais face à la conscience des protagonistes, car il conduit chaque protagoniste à se retrouver face à sa conscience et face à la conscience de la situation qui est en cause, et qui se situe dans l’ordre du relationnel. C’est par là qu’il nous faut passer pour comprendre la nécessité d’un « sacrifice » qui doit être tout entier dans la réflexion de celui qui est médiateur, et seulement lui.  En d’autres termes, c’est dans son attitude pendant, et surtout, après la médiation, après qu’il ait rapproché la mer de la terre, que se situe le sacrifice qu’il se doit de faire pour ne pas encourir la colère, le mépris ou la haine des protagonistes ; c’est donc un sacrifice qui relève d’abord de l’axe Nord-Sud.

CONCLUSION.

Nous arrivons au terme de ce survol, car, c’en est un. Il s’agit d’une leçon de vie, mais on ne peut s’en rendre compte qu’en s’écartant un tant soit du rituel, non pas pour le délaisser, mais pour aller par un autre versant au fond des valeurs que cette culture véhicule.

J’espère vous avoir montré que les deux versants s’organisent autour d’un seul point d’ancrage, un symbole, qui tantôt est terre à terre, parce que chevauchant les insignifiances quotidiennes, tantôt sublime à travers une conceptualisation élégante et extrême.

Quel que soit le versant et quel que soit le symbole, nous aboutissons immuablement sur une seule réalité, l’homme, la seule chose que nous possédons véritablement !

Eloignons-nous encore un peu des deux versants cette fois, et là, il semblerait que l’homme soit en attente, il attend d’advenir pour enfin tenir sa place ; mais pour cela, il faut le bâtir, lui et sa société ; j’ai le sentiment que c’est là l’objectif véritable des bâtisseurs du système que nous appelons vodoun ; d’abord l’homme ensuite le reste… tout le reste deviendra possible.

 

 

Paul Aclinou, Le vodoun : leçons de choses, leçons de vie ; Les Impliqués éditeur Paris 2016

P. Aclinou, Une pédagogie oubliée : le vodou ; Harmattan éditeur, Paris 2007.

Bernard Maupoil, La géomancie à l’ancienne cote des esclaves ; Editeur : Institut d’Ethnologie éditeur ; Édition : Travaux et mémoires (1943) ; 4éme réédition 1988.

Pierre Fatumbi Verger, Ewé. Le verbe et le pouvoir des plantes chez les Yoruba ; Maisonneuve et Larose ; Paris 1997.

Robert Farris Thompson, L’éclair primordial : présence africaine dans la philosophie et l’art afro-américains, traduction : Odile Demange ; Editions Caribéennes, 1985.

Robert Cornevin, La république populaire du Bénin, des origines dahoméennes à nos jours. Editeur : Maisonneuve et Larose ; Académie des sciences d’Outre-mer, 1989

Jean Laude ; Les arts de l’Afrique Noire ; Edition du chêne, 1988.

 

NOTES.

[1] P. Aclinou, Une pédagogie oubliée : le vodou ; page 105. Harmattan, Edit. Paris 2007.

[2] Photo Yuji Ono ; sculpture vaudou ; Collection Anne et Jacques Kerchache. Expos vaudou fondation Cartier.

 

LES ENJEUX DE LA BIOETHIQUE : HIERARCHIE DES PRINCIPES A TRAVERS LES TERMES CHOISIS. Une réflexion à partir de : « Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques »

1 – Introduction
La bioéthique est un défi de notre temps, car elle se situe à un carrefour où nous trouvons :
La montée de la conscience individuelle de la notion de personne et de l’altérité.
Les questionnements sur la remise en cause ou non des concepts ontologiques antérieurs
La science vue comme un outil.
La science vue comme un questionnement philosophique.
La cristallisation de nos peurs et de nos espoirs.
La corrélation entre recherche médicale et pharmaceutique, religion et justice.
………
Ce qui veut dire que la bioéthique traite des conditions du vivre de l’individu et du vivre ensemble à la lumière des acquis mais aussi des interrogations de notre temps.
On se rend compte peu à peu que toutes les valeurs qui fondent l’être humain se trouvent, ou se trouveront directement ou indirectement reconsidérées dans l’optique bioéthique. Ce qui veut dire que les principes, parfois multimillénaires sur lesquels ces valeurs s’adossaient subissent une profonde remise en question et se trouvent soumises à une nouvelle nécessité de définition, avec des présupposés qui sont nouveaux, soit par le contexte –politique, religieux, spirituel, sociétal- ; soit par une volonté de contestation, voire polémique, qui cherche à se substituer à un débat serein.
De fait, depuis une cinquantaine d’années, voire davantage, la question de base est : qu’est – ce que l’homme ? Après des millénaires pendant lesquels la réponse à une telle question semblait aller de soi et faisait l’objet d’un consensus universel, même si celui-ci n’évite pas le poids et l’emprise des arrière-pensées qui peuvent être parfois caricaturales. Répondre à la question aurait pu être simple, si l’unanimité était faite sur les propriétés à prendre en considération comme paradigmes ; à la diversité des propriétés pour une référence, s’ajoute une diversité de signifiant qui résulte d’un renversement de perspective selon que la réponse est faite à priori ou si elle est faite à posteriori, c’est – à – dire, dans ce dernier cas, en fonction de l’objectif qui est poursuivi qu’il soit clairement exprimé ou subtilement masqué. C’est là qu’entrent en scène différentes prises de positions qui traduisent des préoccupations divergentes, qu’elles soient religieuses, politiques, sociologiques, idéologiques ou sociétales… chacune de ces préoccupations est portée par un ou plusieurs groupes de personnes, plus ou moins organisés, qui dès lors, vont tenter de faire prévaloir leur point de vue par un militantisme parfois agressif, souvent faussement inoffensif.
2 – Les raisons d’un lexique
Au nombre des armes qui sont utilisées, figure en première place la manipulation des esprits à travers le langage notamment, le verbe comme arme et comme outil ! Ainsi, comme le dit Mgr Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, à propos de la conférence internationale du Caire sur la population et le développement du 5 au13 septembre 1994, organisée par les Nations Unies :
« …on utilisait, au cours de la Conférence, un langage curieux, presque codé, dans lequel certaines expressions apparemment anodines, mais en fait ambiguës ou à double sens, revenaient régulièrement et pouvaient donner le change sur les véritables intentions des organisateurs de la Conférence ».
Il apparait dès lors que la défense des valeurs passe d’une part par la connaissance des thèmes et des intentions de ceux qui les portent quels qu’ils soient, mais également par une vigilance à propos des termes qui seront utilisés, pour notamment en déceler les glissements de sens volontaires et insidieux. Ces deux objectifs, définitions explicites des thèmes de la bioéthique et inventaire du vocabulaire explicitant les glissements possibles de sens ont conduit le Conseil pontifical pour la famille à lancer le projet du « Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques » ; Ceci pour la vision chrétienne des problèmes en débat.
Cet ouvrage de plus de 1000 pages, riche et varié, -preuve de l’étendue et de l’importance des domaines de la bioéthique- se veut un approfondissement de la réflexion sur les aspects moraux de la vie dans ses nouveaux développements. C’est aussi une mise en garde pour prévenir les manipulations de toutes sortes sans pour autant s’interdire de porter la réflexion sur les problèmes actuels dans des domaines aussi divers que la théologie, le droit, la philosophie, la science, la psychologie, la médecine, la justice… etc. c’est – à dire, les questions que l’homme et ses sociétés sont amenés à affronter quels que soient les prérequis doctrinaux.
Au rang des nouvelles questions, nous avons celles de savoir ce qu’est une personne ; ce qu’est un être humain ; peut – on considérer que ces deux concepts sont identiques ? Nous avons également la question de savoir quand commence la vie… la réponse du christianisme est connue, mais celles, nouvelles que certains proposent, mettent en avant d’autres paradigmes, sur un fond de subjectivisme, qui abandonnent les normes qui jusque-là paraissent aller de soi. Ce sont là, des questions qui doivent pouvoir être discutées de façon ouverte.
L’ouvrage se distribue en trois grandes sections :
La première partie -« Définition de la bioéthique » de M. Lalonde – est une introduction qui propose un examen de fond sur la bioéthique en soulignant les contextes de son émergence et en précisant les différentes étapes de son développement.
La seconde partie est centrée sur la famille avec les nouveaux regards qui se portent sur elle ainsi que les contextes dans lesquels ces nouvelles visions placent la problématique.
Quelques articles de cette partie : « Famille et philosophie » de H. Ramsay ; « Famille et personnalisme » de F. Moreno valencia ; « Famille et privatisation » du cardinal Alfonso Lopez Trujillo ; « famille, nature et personne » de J.-M. Meyer …
La vie humaine est le thème central de la troisième partie ; il s’agit de porter l’attention sur les problèmes de début de vie et de fin de vie. Le problème ici vient surtout de la vision utilitariste de la vie qui cherche à s’imposer, et à imposer une éthique des intérêts. La question centrale ici est qu’est-ce que l’homme ? Ce qui veut dire que la réponse consensuelle des millénaires écoulés cesse de valoir pour tout le monde.
Quelques articles de cette partie : « Dignité de l’embryon humain » de A. Serra ; « Statut juridique de l’embryon humain » de R.-C. Barra ; « Génome et famille » de Roberto Colombo ; « Morale ou éthique » de J. L. Bruguès …
Il est bien entendu impossible dans le cadre d’un survol de faire une recension complète des 90 articles de l’ouvrage, je propose de m’arrêter brièvement sur trois articles qui sont :
« Ingénierie verbale » d’Ignacio Barreire (p. 647)
« Fécondité et continence » de Rita Joseph (p. 525)
« Contraception préimplantatoire et contraception d’urgence » de John Wilks (p.167)

3 – Ingénierie verbale
Ce que nous appelons ingénierie verbale aujourd’hui a toujours fait partie du processus de communication entre les humains à quelque époque que ce soit et dans quelque contrée que ce soit. Le cadre qu’impose l’éthique et la morale, voire la justice, au processus de communication, peut expliquer en partie le rôle que cet art de communiquer joue dans le sujet qui nous intéresse, même si on peut admettre que l’usage actuel est plus systématique, mais il ne l’est pas seulement pour la bioéthique ; il est notoire que tromper en faisant porter aux mots, un signifiant qui, objectivement renverse la perception qu’on peut en avoir, est depuis longtemps pratique courante sans que ceci soit dénoncé avec vigueur, surtout quand cela ne semble pas concerner des pans vitaux de la vie de la société ; il n’est donc pas étonnant que l’artifice puisse paraître comme anodin à tous ceux qui sont appelés à débattre dès lors que la plupart sont endormis par l’habitude de voir les mots falsifiés sous prétexte de modernité ou de mode, ou encore sous le prétexte de respecter je ne sais quel état psychologique des personnes ou quel dogme. L’article va passer en revue quelques processus de manipulation pour attirer l’attention, notre attention. Ainsi, il peut s’agir de jouer sur la perception que le protagoniste doit avoir d’un terme ou bien d’une expression :
Ainsi dire « travailleurs du sexe » au lieu de « prostitué(e) » change la perception négative de l’activité et ainsi tente de l’ »anoblir ». L’approche peut être d’introduire un flou ou une indétermination dans l’expression pour en voiler le sens explicite ; par exemple : avec l’expression « amour intergénérationnel » pour dire « pédophilie » ; de même pour « pornographie » on peut trouver « matériel sexuellement explicite » ou encore « matériel adulte » ; bien sûr, c’est une falsification, c’est comme un codage dont il faut avoir la clé.
La manipulation peut aussi consister à éviter des termes et expressions qui risquent de laisser une marque importante sur la conscience ; ainsi, au lieu de « avortement », on parlera « d’interruption volontaire de grossesse », car le terme avortement est encore perçu, consciemment ou non, comme une destruction au sens de tuer, or détruire et tuer chargent la conscience d’un poids qui peut s’avérer insupportable ; dès lors, la manipulation consistera à éviter le terme le plus souvent possible. Ainsi une « clinique abortive » devient « un centre de santé reproductive ».
La manipulation peut être plus agressive, voire offensive en tentant de culpabiliser le protagoniste. Il en est ainsi du terme « homophobie », une personne qui n’aime pas l’homosexualité est dite homophobe ; or phobie, traduit une maladie ; autrement dit, un ou une homophobe est un malade ; ne pas aimer l’homosexualité est le signe d’une maladie ! Pourtant, personne ne traitera un individu qui n’aime pas les assassins, ou les intégristes, ou les terroristes… de malade ! Le fait est que l’expression homophobe est rendu culpabilisante, tout en passant dans l’expression courante sans attirer l’attention. Mais, selon moi, cet exemple montre une démarche qui vient de plus loin, et qui consiste à particulariser des situations ou des actes qui n’en sont pas ; un exemple est l’expression « lutter contre le racisme et l’antisémitisme », pourquoi mettre à part « l’antisémitisme » ? N’est – ce pas un racisme au même titre que tous les racismes, quelles qu’en soient les formes et les victimes… Que doit – on comprendre à partir de cette formulation ? Ou alors, il faudrait tous les particulariser dans l’expression ; en clair, c’est là aussi une forme de manipulation sans aucun doute. Il y a d’autres exemples qui peu à peu ont rendu la tâche facile pour ceux qui s’adonnent à la démarche que décrit l’article d’Ignacio Barreire. Peut – être faudrait – il avoir le courage de refuser les insinuations qui n’ont comme objet que de perpétuer des pratiques qui sont inadmissibles socialement ; on ne peut pas nourrir le serpent et prétendre le combattre dans le même temps !
4 – Fécondité et continence
Cet article se penche plus particulièrement sur les approches actuelles des questions de fécondité et de comportements sexuels, en particulier sur la vision polémiste que ces questions peuvent susciter. Il s’agit en effet de savoir ce qu’on peut entendre par fécondité, la nécessité ou non de son contrôle et les raisons qui fondent cette nécessité, mais également des comportements sexuels qui découlent des réponses auxquelles on aboutit. Tout ceci en opposition avec les comportements antérieurs qui considèrent comme indissociables, la sexualité et la fonction reproductrice, c’est-à-dire une approche sociétale génitrice.
En premier lieu, on peut dire que le problème du contrôle de la fécondité est envisagé comme solution à un problème potentiel : la menace pour les ressources ; c’est dire que sans contrôle des naissances, et donc de la fécondité, l’accroissement des populations peut aboutir à une catastrophe dès lors que les ressources disponibles seraient insuffisantes pour nourrir tout le monde.
En second lieu, une fécondité incontrôlée est vue comme handicapante pour la femme, ce handicap se distribue en trois niveaux pour les féministes :
Humiliant pour la femme.
Obstacle à l’émancipation de la femme.
La tient éloignée du marché du travail.
D’où menace pour les ressources de la planète là encore.

La nécessité de l’autonomie de la femme qui en résulte demande une contraception. Pour l’OMS, aucun contraceptif n’étant sans danger ; dès lors, il faut envisager, selon les féministes, toutes les méthodes modernes de contraception y compris l’avortement.
Sur le plan conceptuel, l’autonomie de la femme entraine : de dissocier les partenaires en partenaires sexuels et en partenaires géniteurs qui peuvent être différents. Ce qui signifie que l’activité sexuelle de la femme est distincte de l’activité reproductrice. La stérilité psychologique résulte de cette distinction dans l’esprit de la femme.
La solution est apportée par les méthodes modernes de contraception, à savoir l’industrie pharmaceutique et les progrès de la médecine à travers l’avortement et la contraception d’urgence.
Il est clair que dissocier l’activité sexuelle de la fonction génitrice ouvre la voie à des conceptions dans lesquelles toutes les possibilités techniques que la science est capable –ou sera capable – de mettre à notre disposition ne sont que des outils pour répondre à des préférences individuellement distinguées. On peut prévoir une évolution contrainte de la société dans cette direction si l’ »ingénierie verbale » atteint son but.
5 – Contraception préimplantatoire et contraception d’urgence
Cet article se base sur trois mots clés : conception, contraception grossesse. Il aborde une question : Quand commence la vie ? La réponse est :
Soit objective (dans le sens où c’est l’enchaînement biologique qui l’impose)
Soit idéologique (dans le sens où c’est la finalité envisagée en 4 qui détermine la réponse)

Dans le premier cas, la conception résulte de la fusion des gamètes ou cellules sexuelles de l’homme et de la femme pour donner une nouvelle cellule à 46 chromosomes, (2 x 23) c’est – à – dire une cellule diploïde. Cette cellule zygote, totipotente est le point de départ de la vie, c’est la fécondation qui est le début de la vie ; c’est le début de la période embryonnaire qui va durer 60 jours. Il s’ensuit que détruire la cellule zygote, c’est déjà de l’avortement et non de la contraception. Le zygote évolue et devient un blastocyste multicellulaire, un stade du développement embryonnaire qui conduit à la nidation après 6 jours ; c’est l’implantation.
Dans le second cas, le début de la vie se situe à l’implantation. Conséquence, tout ce qui se passe avant cette étape peut être soumis à n’importe quelle opération sans susciter de problème moral, éthique ou sociétal. Ainsi, la destruction de l’embryon – on parlera de pré-embryon – avant l’implantation n’est plus de l’avortement mais de la contraception. De même, la fécondation in vitro se justifie, et surtout, la destruction ou l’utilisation à d’autres fins des embryons qui en proviennent ne pose pas de problème. Dans cette optique, la véritable contraception, c’est empêcher la nidation ; on fera appel à la pilule du lendemain dans une contraception préimplantatoire ou contraception d’urgence ou encore contraception post-coïtale.
On voit donc qu’avant d’être un problème technique et biologique, la question du début de la vie est d’abord, une question philosophique et ontologique. Des questions en amont se posent, telles que : quel est le statut de l’ovule, du sperme ? Faut – il en assurer le contrôle ? Comment ? Et par qui ? Des questions en aval se posent également et portent sur le statut de l’enfant, la définition du couple et de la famille… toute question qui s’adresse à l’individu bien sûr, mais également au politique, au sociologue, au psychologue, au juriste, au théologien et au philosophe… autant dire à la société dans toutes ses composantes.
6 – Conclusion
J’ai voulu par ces quelques considérations faire apparaître l’importance et l’utilité de l’ouvrage : « Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques ». Je suis loin d’en avoir exploité toute la richesse.
Par les exemples que j’ai retenus, on peut voir que le champ du langage n’est pas le seul point que l’ouvrage aborde, les auteurs ont tenté de faire le tour des problèmes de bioéthique en privilégiant l’information la plus large et la plus précise possible, et cela, sur tous les thèmes de l’éthique familiale et sexuel, tout en restant, il est vrai, dans la droite ligne du magistère chrétien. Toutefois, nous pouvons le sortir de ce cadre et tenter de cerner ces problèmes en ne considérant que l’homme, l’homme tout court !
Les articles que j’ai retenus le sont de façon arbitraire, mais j’ai voulu qu’il s’établisse une liaison de signifiant de l’un au suivant, je n’ai donc pas suivi l’ordonnancement de l’ouvrage comme le laisse apparaitre la pagination des trois articles traités.

Paul ACLINOU

Bibliographie
Conseil pontifical famille, Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, édi.t P. Tequi, 2005.
G. Hottois, Qu’est-ce que la bioéthique, Paris, Vrin, 2004.
C. Ambroselli, L’éthique médicale, Paris, PUF, 1988.
J. C. Guillebaud, Le principe d’humanité, Paris, Seuil, 2001.

Sur Internet :
http://pmb.polado.net/opac_css/index.php?lvl=indexint_see&id=20&PHPSESSID=0fbfd7ee765dd0a9838ef7dc68da3959
http://docteurangelique.forumactif.com/t14897-soyez-avertis-ingenierie-verbale-pour-detruire-la-famille-toute-pensee-chretienne-et-promouvoir-le-mariage-homosexuel
http://www.dialoguedynamics.com/contenu/learning-forum/seminars/the-contraception-abortion-nexus/the-contraception-abortion-nexus-73/article/emergency-contraception?lang=fr
http://www.dialoguedynamics.com/contenu/learning-forum/seminars/the-contraception-abortion-nexus/the-contraception-abortion-nexus-73/article/flawed-argument-2-and-answer-the?lang=fr