SUR LE DETACHEMENT… De Maître ECKHART

Abstract : Ou comment le mystique peut se fondre dans la divinité selon Eckhart.

Introduction

La question des questions pour tout mystique comme pour tout ritualiste ou bien comme tout théologien est : comment être conforme à la volonté divine ?

C’est- à-dire : comment retrouver la pureté de l’homme d’avant le péché ?

Ce serait là, une autre formulation de la quête ; elle peut encore s’énoncer : comment être « acceptable » pour la grâce divine ? Je veux dire : comment devons- nous être pour laisser la grâce divine faire son œuvre en nous.

La réponse qui est faite par toutes les sensibilités de la religiosité en régime chrétien, et même en dehors du christianisme, semble être : les vertus.

Plus exactement, il s’agit de la pratique des vertus, il s’agit de leurs mises en œuvre ; nous sommes donc dans une dynamique, une dynamique de l’action, une dynamique de l’agir humain. N’est- ce pas là, l’une des significations des Béatitudes dans les Évangiles ? (Par exemple : Mt 5 1-12).

Telle est aussi, semble-t-il, la réponse de maître Eckhart dans une première approche, dans son œuvre « Du Détachement« .

Première approche en effet, car le maître va plus loin pour offrir sa vision du problème, une vision précise qui met en exergue chaque étape d’un processus. Il le fait par une sorte d’évaluation et hiérarchisation des valeurs, pour à la fois définir ce qu’il entend par détachement, mais aussi pour établir pourquoi selon lui, le détachement se situe au sommet de l’agir du chrétien. Maître Eckhart précise enfin l’objectif.

Nous proposons de parcourir le schéma démonstratif du maître.

Qui veut être inaltérable et pur doit avoir une chose, le détachement

            Le texte

Avant d’aborder l’analyse de la doctrine que Maître ECKHART développe dans son traité, il me semble utile de dire quelques mots sur le texte.

Ce qui frappe dès le début de la lecture, c’est le style ; il est direct, précis. Maître ECKHART semble se lancer dans une réflexion à part lui. En fait, l’approche est dialogale. Le texte par sa structure ne fait guère penser à une prédication ni à une méditation – ce qui n’aurait pas surpris venant d’un mystique -. Non, c’est à une controverse que l’on pense en le lisant mais une controverse à une voix, en cela que Maître ECKHART passe en revue les questions et les réponses émaillées de citations qui viennent des Écritures. C’est une dialectique qui surprend par moments, notamment quand Maître ECKHART parle de la divinité et quand il La propose en action. La structure du texte fait penser fortement à la théologie négative, bien que Maître ECKHART ne s’en déclare pas un adepte alors même qu’il cite Denys.

Le texte entre parfaitement dans son temps, le XIII ème siècle, celui où l’expérience mystique semble se définir comme une théologie à part entière, mouvement qui dure depuis quelques temps déjà et qui propose une conceptualisation du mysticisme chrétien. N’est-ce pas le sens de la notion de déité ?

Le plan que je propose pour cette étude suit celui du texte. Après une première partie qui compare les vertus au détachement – sans vraiment les opposer – Maître ECKHART précise ce qu’est le détachement et son objet avant d’aborder le détachement en œuvre et de préciser davantage ce qu’il doit être.

            La vertu, les vertus

D’entrée de jeux, Maître ECKHART, précise dans son traité, Le détachement, ce qu’on pourrait appeler l’objectif de toute vie humaine : se conformer à la volonté divine, non pas par le respect de ses lois et commandement, mais de « devenir autant que possible pareil à son original, tel qu’il était en Dieu « .

L’objectif est ainsi affirmé par Maître ECKHART : être en Dieu ; être en Dieu comme avant le péché originel. Alors commence la quête ; la quête, dit Maître ECKHART, à travers le monde, à travers l’Ancien et le Nouveau Testament ; le résultat ? « Le pur détachement » qui lui apparaît comme la seule « chose nécessaire » selon les évangiles ; C’est dans ce sens que Notre-Seigneur dit à Marthe :  » Une chose est nécessaire !  » Ce qui veut dire : »Qui veut être inaltérable et pur doit avoir une chose, le détachement. »

Evidemment, Maître ECKHART comprend qu’il devient nécessaire de justifier cette conclusion ; le mystique en lui se doit de dire pourquoi le détachement est l’unique nécessité pour accéder à la divinité. Justifier, car l’Eglise enseigne à la suite du Christ que les vertus constituent une voie royale de salut.

La rhétorique de Maître ECKHART s’attache alors à une mise en parallèle pour démontrer que le détachement est la voie par excellence.

Ainsi de l’amour ; citant Saint Paul : « Quelque tâche que j’entreprenne, si je n’ai pas l’amour je ne suis rien », Maître ECKHART commence par confirmer que l’amour possède un statut très élevé ; toutefois, parce que l’amour oblige à.…à aimer son dieu ; à aimer son prochain … il est moins essentiel que le détachement, car ce dernier amène Dieu à venir à soi ; ce qui le qualifie davantage que l’amour. Ici, l’expression « obliger Dieu à venir à moi » est surprenante, car alors, où se situe l’infinie bonté de Dieu, s’il y a obligation ? Même si « Dieu peut entrer en moi d’une façon plus intime … » on peut se demander en quoi, par le détachement, « Dieu ne peut s’empêcher de se donner … « 

Sans doute, faut-il comprendre que Maître ECKHART présuppose une relation particulière entre !’Être et Dieu ; n’est-ce pas le propre du mystique chrétien ?

Ici, il s’agit en fait de considérer que quand l’action de lier vient de Dieu, elle est plutôt parfaite, plus intime que quand elle vient de l’homme.

Une seconde raison conduit Maître ECKHART à placer le détachement au-dessous de l’amour. Cette raison est du domaine de la souffrance ; en effet, par amour pour Dieu, l’homme est conduit à souffrir si la question se pose. L’homme en souffrance par amour pour Dieu demeure connecté à la nature par laquelle il souffre ; et dans ce cas, sa disponibilité pour recevoir la grâce divine est amoindrie par cette connexion ; alors que, détaché, l’homme est exclusivement tourné vers son Dieu. On peut donc comprendre que le détachement prôné par Maître ECKHART conduit l’homme vers une sorte de vide, une sorte de néant tel que seul Dieu lui demeure recevable :

« le détachement m’amène au point de n’être réceptif que pour Dieu« .

Une autre grande vertu qu’aborde Maître ECKHART est l’humilité qui est également écartée.  Ici aussi deux raisons sont avancées pour préférer le détachement. D’abord, être humble, c’est encore être quelque chose alors que le détachement est d’abord vacuité. La primauté du détachement vient du fait qu’il présuppose l’humilité. Le détachement ne peut se concevoir selon Maître ECKHART sans l’humilité ; celle-ci apparaît donc comme un pré­ requis au détachement véritable. La seconde raison de préférer le détachement à l’humilité tient du fait que l’homme se met en rapport dans l’humilité. Il se met en rapport avec son créateur mais aussi avec la création ; c’est donc une sortie de soi, alors que le détachement est un rester en soi. Ainsi dit Maître ECKHART : « le détachement parfait  » …

Quant à la compassion que préconise l’enseignement de l’Eglise, ce n’est pour Maître ECKHART « rien d’autre que le fait pour l’homme de sortir de lui-même vers les défauts de son prochain et d’en avoir le cœur troublé. » Là aussi, le détachement est préféré car le trouble du cœur consécutif à la compassion pour l’autre est un regard sur les défauts de l’autre pour Maître ECKHART. C’est donc aussi une sortie de soi, c’est-à-dire le contraire de l’insensibilité que suppose le détachement.

Le raisonnement vaut aussi pour la souffrance, quand bien même la souffrance endurée au nom de la foi rend l’âme plus belle devant Dieu.

Certes, la Vierge Marie qui est proposée à l’édification du croyant, ne peut manquer d’aucune vertu, y compris le détachement. En choisissant de ne se glorifier que de son humilité et non de son détachement, une plus haute vertu, la Sainte Vierge « répondrait » en quelque sorte à l’attente du Seigneur puisqu’il est dit : « Il regarda l’humilité de sa servante « . Maître ECKHART en conclut donc que l’un et l’autre demeurent impassibles dans leur détachement respectif.

On peut dire que Maître ECKHART considère toutes les vertus : amour, humilité, souffrance, compassion etc., comme des tuteurs du détachement, entendant par-là que seul le détachement peut faire de nous des enfants de Dieu. Il convient alors me semble-t-il de préciser ce que Maître ECKHART entend par détachement.

            Le détachement

On peut être surpris par ce concept qui, selon Maître ECKHART, peut aller jusqu’à s’affranchir de l’effort pour se rapprocher de Dieu. Le paradoxe n’est pas moindre car l’objectif reste de réintégrer l’identité ontologique de la divinité.

Toutefois, le paradoxe n’est qu’apparent même si un certain malaise demeure, car Maître ECKHART ne prône pas un « retrait » du monde. Son détachement ne porte pas le croyant à s’écarter de la piété ; il ne s’agit pas de se libérer de toute contingence ; il s’agit, au contraire, de cultiver une intériorité formant un tout avec le Christ et Dieu ; il faut sans doute élaborer cette continuité, qui, elle, se place au-dessus des vertus dont nous parle Maître ECKHART : l’amour, la piété, la compassion, l’humilité …

C’est ainsi à mon avis qu’il faut entendre l’impassibilité qui est visée. Impassibilité dans laquelle se tient Dieu selon Maître ECKHART. C’est donc en adoptant cette attitude impassible que l’homme peut se conjoindre à Dieu car, c’est elle, issue du détachement, qui transpose l’homme en pureté, simplicité et …immuabilité. Etre vide non par les prières ou les œuvres, car tout cela Dieu le connaît de toute éternité. C’est l’affirmation de Maître ECKHART : « … d’un premier regard éternel – si nous pouvons parler ici d’un premier regard – Dieu vit toutes choses comme elles devaient arriver, et vit dans le même regard quand et comment il créerait les créatures ; il vit aussi la plus infime prière ou bonne œuvre qui serait accomplie par quiconque et vit quelle prière et quelle dévotion il exaucerait ; il vit que tu l’invoqueras demain instamment et le prieras avec un profond sérieux ; et cette imploration et cette prière ce n ‘est pas demain seulement que Dieu l’entendra et l’exaucera,  mais il l’a exaucée dans son éternité avant que tu ne devinsses homme … son éternité ». Cela est vrai parce que Dieu est dans son parfait détachement qui se caractérise par l’impassibilité, la simplicité, l’immuabilité …  mais encore :

 « Dieu ne regarde pas dans le temps et de son regard n ‘arrive rien de nouveau. »

L’objectif pour l’homme est précisé : le rendre pur, simple et immuable, c’est-à-dire, le conduire au pur détachement. Etre vide, c’est-à-dire, être plein de Dieu.

La question qui se pose : quelle est la finalité ?

Rechercher l’archétype ? Atteindre l’homme d’avant la chute ? Atteindre l’intimité de l’union à Dieu ? Autant de points qui révèlent d’abord le caractère mystique de l’homme et dans une certaine mesure de son œuvre.

            Le détachement à l’œuvre :

Pour montrer la manière dont il conçoit le détachement en œuvre, Maître ECKHART utilise là aussi la méthode didactique qui consiste à opposer deux aspects. Ici, il nous parle de l’homme extérieur et de l’homme intérieur. Le premier ayant les cinq sens pour moteur alors que le second fonde son action sur un rôle de guide, une sorte de directeur de conscience pour le premier. « … son homme intérieur ne se tourne vers les sens que dans la mesure où il est pour eux un indicateur et un conducteur et les détourne de faire usage de leur objet d’une façon bestiale ».

Maître ECKHART précise que les deux – homme extérieur et homme intérieur – reçoivent leur force de l’âme. La théorie de Maître ECKHART est que l’âme oriente préférentiellement ses forces vers l’homme intérieur ; et quand l’intériorité se dirige vers un état de grande noblesse et d’une grande hauteur de vue, l’âme y oriente entièrement ses forces. L’homme est alors « hors de ses sens et ravi ». Dieu attend justement que l’homme « l’aime avec toutes les forces de son âme ». Maître ECKHART sous-entend donc que dans ce cas, les sens n’ont plus aucune force de l’âme à leur disposition, c’est-à-dire que l’homme extérieur -tributaire des sens- se trouve démuni, l’homme intérieur devenant en quelque sorte tout l’homme. On peut donc en déduire que le détachement parfait serait cet état dans lequel plus rien ne peut compter.

Il me semble que nous avons, dans cet exposé de Maître ECKHART où il met en œuvre l’intériorité de l’homme, le point cardinal du traité. Il s’agit ainsi d’amener l’homme à être conscient de son homme intérieur. Maître ECKHART suppose une déconnexion totale entre homme extérieur et homme intérieur : « Allons plus loin : l’homme extérieur … dégagé et impassible ».

Nous y voilà ! Ainsi, Maître ECKHART considère que le Christ aussi bien que la Vierge Marie comportent un homme extérieur et un homme intérieur ; il peut alors attribuer au premier tout ce qui concerne leurs réactions d’humanité – les cris du Christ sur la croix, la douleur de la Vierge Marie – alors qu’ils demeurent en même temps dans un détachement parfait par leur homme intérieur. L’image d’une porte avec son gond est destinée à compléter !’explication. Séparabilité et solidarité donc.

Alors se pose la question de savoir s’il est possible de totalement déconnecter les deux hommes puisque l’un, l’homme intérieur, est guide de l’autre, l’homme extérieur dans ses rapports aux sens. Maître ECKHART semble répondre que oui par une remise à neuf du cœur. C’est une catharsis totale que préconise Maître ECKHART pour aboutir à un réceptacle, un réceptacle au repos complet ! Il s’agit là d’un repos qui exclut l’appel aux sens. Nous rejoignons ainsi ce qui est écarté au début du traité, à savoir : l’amour, l’humilité, la compassion … Reste la prière, le moment privilégié où l’intériorité de l’homme se conforte à son créateur. Maître ECKHART nous dit que la prière du cœur détaché n’est pas possible ; « la pureté ne peut absolument pas prier ». La démonstration emprunte le même schéma que celui que Maître ECKHART utilise pour écarter l’humilité comme vertu salvatrice. En effet, comme celui qui a l’humilité possède quelque chose, celui qui prie demande quelque chose. En d’autres termes, c’est entrer en relation avec les sens ; c’est se mettre à cheval entre l’homme extérieur et l’homme intérieur tels que Maître ECKHART les conçoit et dans ce cas, le cœur n’est plus vide. Le cœur n’est plus exclusivement disponible pour la grâce divine. Ne désirant rien, « il n’a rien non plus dont il ne voudrait être libéré » ; «sa prière ne consiste qu’en ceci : n’avoir qu’une forme avec Dieu ».

Pour reprendre l’image des deux hommes, Maître ECKHART demande de basculer entièrement vers celui de l’intériorité.  Mais alors, qu’en est-il de l’autre ? La question se pose car Maître ECKHART ne préconise nulle part l’abandon du monde même s’il conseille : « Tiens-toi à l’écart de tous les hommes ». Ne pas sortir du monde, c’est-à-dire rester assujetti aux sens tout en s’éloignant de la chair est la voie traditionnelle par les vertus ; pour la suivre, l’Eglise enseigne que l’effort personnel est nécessaire mais que la grâce divine est aussi nécessaire.

Le détachement ne donne-t-il pas l’exclusivité à l’effort de l’homme intérieur. Je peux regretter que l’intervention de la grâce divine ne soit pas bien explicite dans la tension vers le détachement; car la formulation des conseils pour atteindre le détachement est essentiellement une dynamique de l’intériorité  : « Tiens-toi à l’écart de tous les hommes, ne te laisse troubler par aucune impression reçue, rends-toi libre de tout ce qui pourrait donner à ton être une participation étrangère, te lier au terrestre et t’apporter des soucis, et dirige toujours ton esprit vers une contemplation salutaire : dans laquelle tu portes Dieu dans ton cœur, comme l’objet devant lequel ton regard ne vacillera jamais ! Quand à ce qui concerne les exercices : le jeûne, la veille ou la prière, dirige-les tous vers lui comme vers leur but et n’en fais que ce qu’il faut pour qu’ils puissent te faire avancer vers lui ; ainsi tu atteindras le sommet de la perfection ».

Il me reste à souligner que malgré tout, Maître ECKHART fait une grande place aux « exercices », ce qui revient à valider les vertus comme une tension vers le pur détachement.

            Conclusion

En une manière de résumé, on peut dire que la quête à laquelle invite maître Eckhart est simple : que chaque homme retrouve son identité ; une identité originelle qui est le garant de sa liberté. Identité et liberté qui sont posées face à celles de Dieu.

L’amour pour le divin emprunte un style et un vocabulaire qui surprennent, voire même qui mettent mal à l’aise, tant le propos écarte avec véhémence le cheminement habituel du croyant à travers les vertus et les valeurs de l’éthique chrétienne pour mettre en exergue un besoin absolu du divin ; nous avons alors un apatheia poussé, dirait-on, à l’extrême et qui refuse toute séparabilité entre Dieu et sa création.

C’est dire si « du détachement » ne peut laisser insensible. Le propos pousse à s’interroger sur notre relation individuelle à la divinité. Il porte également à méditer sur l’église, corps du Christ dont l’amour comme l’amour que le croyant doit porter à toute la création est la première étape de l’union à Dieu.

Il s’agit donc d’un détachement entendu comme condition d’une disponibilité totale et exclusive.

Publié initialement en 2009.

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